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TERRORISME : LA RELIGION, VRAIMENT ?

RADICALISME VIOLENT, ATTENTATS SUICIDES… LA RELIGION, VRAIMENT ?

Quelques réflexions, parues jour après jour sur facebook, juin 2016.

Quelques banalités… (1) Le bien est dans le Coran, c’est vrai. Le mal est dans le Coran, c’est vrai. Tout le monde a raison, donc tout le monde a tort. On trouve tout dans les textes fondateurs des religions, ils n’ont donc strictement AUCUNE valeur. La seule réflexion possible porte sur ce que les hommes en font. Et là, on arrive tôt ou tard sur l’horreur, quelle que soit la religion. La seule conclusion possible est que les religions sont néfastes. Or on ne parle que de religions. L’inutilité de ces discours saute aux yeux. Il faut au moins arrêter d’en parler. Mais on sait aussi qu’il faut les remplacer par quelque chose – une société a besoin de valeurs. Le mieux aurait été un idéal de démocratie, mais on en est loin, pour les mêmes raisons – l’utilisation et le détournement des valeurs par les hommes, toujours. Les hommes les hommes… Or il y aura toujours des hommes. Je suis stupéfait que certains d’entre eux se disent optimistes…

Quelques banalités… (2) Bien sûr, le bourrage de crâne dès l’enfance, etc. Mais je n’arrive pas à croire que des gens gobent vraiment toutes les histoires colportées par les « saintes écritures », la création du monde, l’arche de Noé, l’immaculée conception, l’ascension sans ascenseur de tel ou tel prophète, les promesses plus ou moins bizarres, ou totalement aberrantes, d’une vie future... Les terroristes sortent plus souvent de prison que de la mosquée.
Par contre, l’instinct grégaire, le besoin primaire mais primordial de se retrouver entre soi, de croire en la même chose quelle qu’elle soit, de faire partie d’une communauté, d’un groupe, dans une église, un club de supporters ou de hooligans, un quartier bourgeois ou populaire et, pour certains, d’en prendre la direction, d’exercer le pouvoir ou de se mettre en valeur aux yeux de ses semblables, sont des moteurs beaucoup plus puissants. On n’est plus du tout dans la religion. On est dans le cerveau reptilien, dans la faiblesse fondamentale de l’homme et du mouton, la peur de l’autre, du différent, là on est sur du dur, là je comprends.
Si, dans certains de ces regroupements, on donne la permission de tuer au nom de tel ou tel idéal, ou même sans idéal, on trouvera toujours des tueurs, on lèvera des armées. Tuer, se faire tuer sont parmi les pulsions les plus secrètes et les plus profondes des hommes. Ils n’attendent que le feu vert. Depuis quelque temps déjà, les mécanismes se mettent en place, que personne n’a jamais pu contrôler. Personne ne le pourra.

Quelques banalités... (3) Ces pulsions de vie et de mort (narcissisme de vie / narcissisme de mort, proie / prédateur…) ne sont pas des pulsions mauvaises par essence. C’est sans doute grâce à elles que notre espèce existe encore, et a dominé le monde - pour le pire, mais aussi pour le meilleur… Elles sous-tendent les relations humaines. Pour les relations interpersonnelles, elles sont plus faciles à contrôler - selon le mot du père de Camus, « un homme, ça s’empêche ». Mais quand elles sont utilisées par des manipulateurs (religieux, politiques, chefs de clans…) pour motiver une communauté, un peuple, une groupe, c’est beaucoup plus dangereux. La psychologie de groupe a des lois qui lui sont propres. L’homme y retrouve sans doute les réflexes de la horde primitive, et une vie enrichie. Rien n’enrichit une vie comme l’action, et la proximité, réelle ou factice, de la mort. On peut penser aux courses de voiture, aux escalades en haute montagne, au saut en parachute ou à l’élastique, aux casseurs, voire à la « petite mort », mais surtout à l’excitation guerrière. Un chef qui propose l’action trouvera toujours des clients, quelle que soit la motivation qu’il invoque. Mais bon, pour ce qui est de « l’excitation guerrière », elle concerne essentiellement l’idée de la guerre - celle qui motive les engagements dans l’armée, les départs pour le djihad -, la promesse d’assauts irrésistibles, de marches victorieuses… Actuellement, certains partent avec enthousiasme vers des batailles enivrantes, des femmes offertes pour deux dollars, et la domination de peuples entiers imposée par la force et la cruauté, mais évidemment quand ils se retrouvent sous une pluie de bombes au milieu des copains déchiquetés, ce doit être moins enthousiasmant…

Toujours au sujet de ces « pulsions de vie et de mort » - ces termes étant employés pour faire simple ; on comprend de quoi on parle sans besoin de se plonger dans les innombrables précisions psychanalytiques. On constate qu’elles sont actuellement instrumentalisées avec succès dans le monde arabo-islamique, où les « kamikazes » se bousculent au portillon, à la stupéfaction de l’Occident. Il y a évidemment une ou des causes, certains spécialistes de la spécialité ont sans doute écrit là-dessus. Je ne les ai pas lus, mais une quarantaine d’années passées en totalité ou en partie dans les villes et surtout dans le bled marocain font que je peux avoir une petite idée sur la question. J’y vois plusieurs raisons, dont aucune ne suffirait à donner une explication satisfaisante.

Quelques banalités… (4) La première raison du succès des prédicateurs dans le monde islamique est le terreau de la relative pauvreté (il y a toujours pire), si difficile à accepter pour des peuples orgueilleux, qui se savent issus d’une grande civilisation. La pauvreté d’une grande partie de ceux qui sont restés au pays et le niveau de vie inférieur à la moyenne pour ceux qui ont émigré (sauf exceptions et trafiquants de shit). Ce qu’on pourrait appeler la dictature du ventre vide, mère d’une valeur éternelle : celle de l’excitation guerrière et prédatrice. Hitler aurait fait rigoler tout le monde dans une Allemagne prospère : il a fait des Allemands ruinés par le Traité de Versailles des fous de guerre. La pauvreté est le mal absolu. Les Lumières ont exercé une vraie influence uniquement parce que le monde du 18°s s’était enrichi. (À noter que, économiquement, le Maroc s’en sort mieux que les autres pays, et que c’est aussi le pays le moins touché par l’islamisme radical - mais la relative bonne santé économique du pays n’est pas la seule explication -).
Mais pourquoi la pauvreté a-t-elle élu domicile dans cette partie du monde, pour tous ceux qui ne sont pas à la fois assis sur un puits de pétrole et peu nombreux à s’en partager les dividendes, comme dans les émirats (où il y a quand même des nuées d'esclaves étrangers très pauvres) ? Je crois que l’islam (comme les autres religions, mais ailleurs, les religions sont passées au second plan, euphémisme, et relèvent du domaine uniquement privé) est une machine anti-démocratie, anti-liberté, donc une machine à faire naître la pauvreté - sauf peut-être en période de conquêtes, chevaux et cimeterres. Par sa philosophie du fatum (« si Dieu est responsable de tout, pourquoi se casser la tête ? ») mais surtout par le modèle qu’il propose : le culte du chef, et dans le cas du Prophète, modèle absolu, le culte du chef de guerre (énorme différence avec le christianisme !). Combien de fois dans ma vie ai-je entendu, à propos de connards qui dictaient leur loi dans une région grâce à leur argent ou à un grade dans l’administration - et même à propos des anciens officiers AI français -, dire avec admiration : « Ça, c’est un homme ! », avec le geste bien connu de tenir la badine… Ma foi, si on admire les dictateurs, on a des dictatures...

Quelques banalités… (5) Une deuxième raison du succès des prédicateurs trouve sa source dans la profonde dépression du monde islamique depuis des siècles, dans son incapacité à se moderniser, sur une si longue période. Comme dit avec humour Hedi Kaddour, « en quatre siècles nous n’avons pas été capables d’ajouter un manche à la balayette ». Après le traumatisme de la conquête et de la colonisation, nombre de pays se sont retrouvés indépendants et souvent, pas vraiment mieux lotis - sauf la satisfaction bien légitime de ne pas être sous la coupe d’une puissance étrangère. Mais dans les faits, peu de choses changeaient en bien, et certaines changeaient en mal. En Algérie, une agriculture riche était tombée à moins que zéro, plus rien ne fonctionnait dans l’industrie, le commerce et les administrations, et les énormes bénéfices des hydrocarbures partaient en fumée, va savoir où. Au Maroc, dans le bled (qui ne faisait pas partie du « Maroc utile ») on était toujours sous la coupe de dictateurs locaux qui avaient remplacé l’administration militaire des officiers AI, avec le souci de mise en valeur régionale en moins, et la corruption en plus - carrément devenue méthode de gouvernement, et favorisée par Hassan II*. Le « Maroc utile » était surtout utile aux puissants, dont le roi, qui accaparait à lui seul une proportion incroyable des terres riches, généralement confiées à des régisseurs européens. Dans les années 80 (après avoir négligé pendant près de 30 ans de former des enseignants), dans un but de déculturation et donc de moutonnisation de ses sujets, le même Hassan II a livré l’enseignement aux Frères Musulmans. Et voilà un monde qui fut autrefois le phare du savoir, un monde à qui la France a laissé une organisation de l’enseignement qui était sans aucun doute une des meilleures du monde - ça a bien changé -, confié à des barbus ignares. Ils ont proposé au peuple, qui avait un énorme et légitime besoin de reconnaissance et de fierté, une chose toute simple : Allah. Il suffisait d’y penser. Nous ne savons pas construire des avions, aller sur la lune (moi non plus), mais nous avons une supériorité sur le monde entier : le vrai Dieu. Les bases de la radicalisation étaient posées. Voilà enfin quelque chose que l’on ne pouvait pas contester. Comme je l’ai dit dans les premières « banalités », les terroristes sortent plus souvent de prison que de la mosquée, et ce monde en détresse avait plus besoin de « s’accrocher à quelque chose », à n’importe quoi, que de vraie religion. Mais seule la religion fut proposée. Elle présente d’énormes avantages pour les riches (elle ne se mêle pas de changer l’ordre des choses), et pour les pauvres, dans le cadre de la société, elle propose la résignation, et l’attente du paradis - un grand classique, que nous avons bien connu jusqu’en 1789, et dont nous avions mis un siècle et demi à nous débarrasser...

* sur Hassan II, il faut préciser : il a eu l’intelligence de ne pas dire « Tous nos problèmes sont de la faute du colonisateur », phrase qui à elle seule a ruiné l’Algérie et d’autres pays, en jetant un voile sur la faillite des gouvernements locaux, et il a préservé le pays du chaos.


Quelques banalités… (6) La troisième raison a été observée depuis toujours par les différentes puissances qui ont essayé d’envahir ces pays, sans succès jusqu’à ce que l’Occident soit doté d’une avance technologique écrasante (les montagnes marocaines, par exemple, n’avaient jamais été conquises) : la faculté de ces populations à mépriser la mort, à se lancer au devant des balles de l’ennemi, à manifester cet invraisemblable courage qui faisait l’admiration des troupes françaises, a toujours existé. L’espoir du paradis n’a rien à voir là-dedans, ce n’est pas pour mériter le paradis que les goumiers ont bousculé la Wehrmacht dans la Forêt Noire. L'Occident s'est enrichi, avachi, attendri, ramolli - « Plus dure que les armes, l’abondance pèse sur nous » disait déjà Juvénal, ce qu’Onfray traduit par « On ne meurt pas pour un iphone… » - mais la valeur courage (quand elle se manifeste par cet apparent mépris de la mort) est encore toute fraîche dans l’âme d’une grande partie des populations musulmanes. Des peuples qui se sentent à tort ou à raison victimes d’injustices, il y en a eu et il y en a des tas et des tas. Cela a fait naître des révoltes, des guerres… L’action sacrificielle n’a jamais été autant utilisée que par les combattants de Daesh et apparentés. Ce mépris de la mort, qui est une valeur pour les hyper-méditerranéens que sont les populations d’Afrique du Nord et du Moyen Orient, peut expliquer en partie le phénomène.


J’ai évoqués des points qui me paraissent importants pour comprendre les sources de la radicalisation et de ses méthodes, dont l’action « kamikaze ». Mais pour essayer d’expliquer, on doit généraliser et bien sûr, on est critiquable sur les détails. Et il y a d’autres raisons fortes, les explications ne manquent pas : le rôle de Bush et Sarkozy entre autres (mais les actions terroristes - dont « kamikazes » - avaient commencé avant, avec un point culminant le 11 septembre), l’échec de l’enseignement, la frustration dans différents domaines (social, relationnel, sexuel…), le rôle de l’Arabie saoudite et du Quatar, etc etc.


Je n’ai pas parlé d’eux, mais il y a évidemment de nombreux humanistes et progressistes, admirables de courage, dans la société des pays musulmans.