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CONNAÎTRE, SE CONNAÎTRE...

         CONNAÎTRE, SE CONNAÎTRE…

 

         J’acquis une autre certitude au terme de ces journées d’introspection : nous ne nous connaissons pas. Je veux dire, pas du tout. Nous croyons nous connaître à grands traits, il n’en est rien.

 

         Physiquement, rien de l’intérieur, où se situe pourtant l’essentiel, et le danger. Nous n’avons aucune réponse à des questions pourtant très simples : Pourquoi le pénis reste-t-il mou et le vagin sec, en certaines occasions ou situations ? Nous pouvons toujours émettre des hypothèses, mais rien de sérieux. Nous nous connaissons très peu de l’extérieur : nous sommes toujours surpris de découvrir un jour des changements - des cheveux blancs, quelques rides, une prise de poids, un coup de vieux - que les autres ont remarqués depuis longtemps.

 

         De notre richesse - ou pauvreté - intérieure, quasiment rien.

 

         Intellectuellement, nous avons bien sûr un mince savoir à disposition, qui en général ne sert pas à grand-chose pour nous guider dans la vie, mais la culture ? Elle est, dit-on, ce qui reste quand on a tout oublié, et je crois que c’est vrai : mais nous ne savons rien de ce qui reste, et qui pourtant participe à orienter nos actions. En prison, j’ai été stupéfait de constater que Lucien Leuwen, dont j’avais lu les aventures à quatorze ans, ne m’avait jamais quitté ! Quelle émotion quand j’ai retrouvé la chute de cheval sous les fenêtres de la Chasteller ! Il était là depuis trente-cinq ans, en moi, et je n’en savais rien ! Peut-être – sans doute ! – me guidait-il secrètement, discrètement, n’est-ce pas affolant ? Comme nous ne connaissons pas nos acquis, nous ignorons aussi nos limites intellectuelles, qui ne sont d’ailleurs pas fixes.

 

         Du reste, tout le reste, de ce qui fait que ce que nous sommes, de ce qui motive le moindre geste de notre vie, non seulement nous ne connaissons rien, mais en outre ce que nous croyons connaître est faux. Nous n’avons pas d’autre choix que de vivre dans une schizophrénie qu’on pourrait appeler mondaine - comme on dit alcoolique mondain. Notre comportement donne aux autres des informations venant de la strate superficielle, qui peuvent paraître aimables ou répugnantes, ou bizarres, mais qui sont au pire compréhensibles et au mieux acceptables par tous. Si nous essayons de justifier ce comportement par l’introspection, nous pouvons donner d’autres informations, que nous puisons dans une deuxième strate, cachée, mais accessible et contrôlée. Étant sous contrôle, elle ne contient aucune vérité, sauf à se raconter des bobards. Il semble que la vérité soit dans une troisième strate, à laquelle nous n’avons pas accès, mais dont tout dépend. Il est alors logique que nous ne puissions ni nous connaître, ni connaître qui que ce soit, ni même quoi que ce soit, sauf en silhouettes, en ébauches, en concepts, et en erreurs. Dans la troisième strate sont vautrées les monstruosités, les blessures inguérissables. En lisant Pessoa, on se dit parfois qu’il a atteint cette zone interdite. Il lui donne une réalité en couchant ce qu’il en retire sur du papier et il se crée en écrivant, jusqu’à être bien plus réel dans ce qu’il a créé, dit-il. Et on lit des choses qu’on n’a jamais lues.

 

         Quelquefois lui-même est horrifié par ce qu’il a écrit, et qui lui semble étranger. Évidemment, il ne pouvait pas présenter son « triple » en place publique, il l’a cadenassé dans une malle, et il est parti, avec la cirrhose mais heureusement sans la malle.

 

(Extrait de « St Valentin, jour de massacre »)