Connexion

LE SOUK

LE SOUK

En zone rurale, le souk est le marché hebdomadaire qui regroupe les membres d’une même tribu. Pour peindre cet important rendez-vous, le meilleur texte que j’aie trouvé est celui du Capitaine Saïd Guennoun (in La montagne berbère, ed Omnia, Rabat, 1929), lui-même Français d’origine kabyle, qui savait de quoi il parlait.
Le texte a été écrit en 1926, mais il pourrait l’avoir été ces jours-ci… Hormis les instances d’autorité et de surveillance, et peut-être le lieu de rassemblement des voleurs, djicheurs et des coupeurs de routes (qui sont devenus plus discrets avec la pax gallica, voici déjà longtemps), le reste n’a guère changé...
Voici donc la description d’un souk
, au début du XX°s, chez les Aït Ou Malou, litt. "les Fils de l’Ombre", ceux qui habitent sur le côté ombragé (nord) du Moyen Atlas, dans la région de Khenifra, en majorité de la tribu Zaian.

***

Le souk se tient une fois par semaine (rarement deux), au jour et au lieu fixé par la djemaa (assemblée de notables de la tribu). Il fonctionne sous la surveillance de l’amghar (chef) de la tribu qui en assure la police, reçoit les plaintes et prend toutes les mesures nécessaires au maintien de l’ordre, sous le contrôle plus ou moins efficace de la djemaa*.

Le souk est aussi indispensable au Berbère que l’air qu’il respire. Pour s’y rendre, il délaisse les travaux les plus urgents. Quand une raison majeure l’empêche d’y paraître personnellement, il y envoie son fils ou l’un de ses proches. Parfois même, dans les familles de modeste condition, c’est la femme ou la fille qui s’y rend.

C’est que le souk n’est pas seulement, pour le Berbère, un lieu de ravitaillement ; il est aussi et surtout le foyer politique par excellence. Tous les démêlés, tous les différents nécessitant l’intervention d’une djemaa supérieure à celle du douar, ou le recours à l’amghar, ou à un arbitre étranger (anakham) y aboutissent. C’est également au souk que se concluent ou que se dénoncent les pactes et les contrats, que se colportent ou se commentent tous les commérages et tous les cancans que se transmettent les informations relatives à la politique de la tribu et du clan.C’est enfin au souk que les éléments belliqueux préparent leurs coups contre les tribus voisines

Aussi assiste-t-on, aux jours consacrés, à une véritable invasion du village où se tient le marché, cependant que les ksour ou les troupeaux sont abandonnés presque sans gardiens, même quand l’ennemi n’est qu’à quelques kilomètres.

La physionomie du pays, les jours de marché, est d’ailleurs des plus curieuses.

Dès l’aurore, on constate une grande activité. Les boutiquiers arrivés la veille installent leurs marchandises sous des huttes de roseaux ou de paille, ou encore de frêles guitounes blanches maladroitement alignées.Cotonnades, soieries, babouches foulards de toutes couleurs s’empilent sur les tellis qui ont servi à leur transport, à proximité des sacs de sucre et des caisses de bougies rangés en cercle autour des marchands. Ceux-ci, accroupis en tailleur ou agenouillés et l’air très digne, s’affairent, dépliant et repliant sans cesse des pièces d’étoffe qui doivent tenter et décider les passants. A quelques pas plus loin, sur un autre alignement, ce sont les droguistes qui installent leurs sachets et attendent leur clientèle. Plus loin encore, les tolbas encapuchonnés et étendus mollement sur des nattes sordides, devant leurs roseaux et leurs encriers verts, s’apprêtent à donner leurs consultations. Les perruquiers préparent leurs instruments, soufflant avec conviction et de tous leurs poumons dans les tubes de leurs burettes à ventouse bouchées par la poussière**, cependant que les imsouguènes (clients du souk)  commencent à arriver par petits groupes, poussant devant eux des animaux chargés de grains, de bois ou de volailles destinés à la vente.

Dans la campagne le coup d’œil est des plus pittoresques. Sur toutes les hauteurs, dans tous les vallons, autour de chaque igherm (maison), on voit se dérouler de longues files de cavaliers ou de piétons dont les taches blanches et mouvantes égaient le paysage. D’ailleurs, les imsouguènes vont au marché comme à une fête. Les cavaliers ont sorti leurs plus beaux harnachements. Caracolant le long des petites colonnes en marche, ils se défient sans cesse et exécutent des tiferouines audacieuses, heureux de montrer leur hardiesse et l’habileté de leurs montures.Les jeunes gens allant à pied se forment également en groupes de quatre, cinq ou six et chantent à tue-tête des complaintes que répercutent les montagnes, ou bien s’essayent à voix basse, en vue des prochaines fêtes, à des improvisations dont une tribu ennemie, ou les jeunes thidjals du village, ou encore le mari le plus malheureux du douar, font tous les frais***. De leur côté, les vieilles femmes, essoufflées mais vaillantes, s’efforcent de ne pas rester trop loin en arrière des gens de leur groupement.Les reins encombrés d’un paquet de hardes, ou des éléments du repas de tout à l’heure (pain et oignons), savamment enroulés dans une étoffe crasseuse et habilement arrimés avec les babouches qu’il faut économiser, elles vont inlassablement, courant, s’arrêtant, geignant, invoquant les saints chaque fois qu’elles trébuchent ou qu’une épine malencontreuse, endommageant leurs pieds, vient interrompre leur course. D’ailleurs elles s’en vengent immédiatement sur leurs ânes chargés lourdement, en les poussant à coups d’épieu qui font couler le sang et qu’accompagnent d’innombrables erra ! erra ! et des insultes plus variées qu’efficaces à l’adresse des pauvres bêtes depuis longtemps insensibles. Enfin, les hommes d’âge devisent en marchant, sur la dureté des temps et les évènements du jour, ne s’arrêtant que pour souffler à l’approche de la côte pénible, ou pour essayer de se débarrasser d’un lumbago tenace en faisant, suivant le rite consacré, des nœuds de branchages sur les illouga rencontrés (genêts).

Vers onze heures enfin, tout le monde est arrivé ou presque.Le souk bat son plein dans une rumeur confuse, faite d’appels s’entrecroisant, de discussions passionnées, de conversations bruyantes, des coups de clochette des marchands d’eau (aguerrab), des hennissements des chevaux et des cris des animaux mélangés à la foule et attendant l’acheteur ou la charge. Des imeliazènes (troubadours) arrivent à leur tour et mêlent le bruit de leur musique et de leurs tebouls (tambourins) à celui du marché.Mais cette cacophonie ne gêne personne dans cette foule d’habitués et les affaires se traitent sans arrêt dans des marchandages serrés, tenaces, inlassables, comme ils peuvent l’être seulement dans ce rude pays où la moindre piécette d’argent doit être arrachée à une terre souvent ingrate.

Marchands de grain et de bétail, marchandes d’œufs et de poulets, charbonniers, bûcherons, etc, rejoignent leurs emplacements, éternellement les mêmes. Le mesureur de grains (aabar) muni de ses instruments et le crieur public (aberrah) sont là.Les traiteurs sont à leurs fours et à leurs fourneaux et préparent pains chauds, beignets (sphendj), choua (viande rôtie sur la braise), et fouar (viande braisée), qui feront les délices des campagnards désireux de profiter de leur déplacement pour faire bombance.

Dans la foule des burnous uniformément sales, se glissent, s’insinuent, coquettes et proprettes, de jeunes femmes aux yeux éloquents et abondamment pourvus de tazolt (khôl, antimoine) et les mains rouges de henné. Discrètement provocantes, sans quitter leur air faussement ingénu, et sans paraître voir autre chose que les marchandises étalées devant elles, elles cherchent l’aventure. Ce sont les thiljals -veuves ou divorcées-, libres de leur cœur et de leur corps dans ce pays****. Elles s’efforcent de se faire remarquer par les jeunes gens de la tribu et d’ailleurs, autant d’amants et pourquoi pas, de maris éventuels.

A proximité du souk, sous les arbres, près des sources, on voit, couchés sur le côté, les têtes rapprochées, les fusils dissimulés sous les pans du burnous, mais solidement tenus et prêts à accomplir leur œuvre, des hommes à l’allure équivoque, qui semblent comploter. Ce sont les ikhouanes (voleurs) et les iqetaanes (coupeurs de routes), qui discutent des coups possibles, loin des oreilles indiscrètes*****.

Plus loin, c’est l’amghar qui vient d’être saisi d’une plainte, et qui applique sa justice sommaire à un pugiliste plaidant encore sa cause avec véhémence.

Mais voilà qu’un vieillard arrive, monté sur une mule de prix, entouré d’une garde armée qui impressionne. Il est vêtu proprement : son caftan vert est éclatant, ses blaghis sont neuves. Les rangs s’ouvrent devant lui avec déférence. Des hommes, des femmes, des enfants s’approchent pour embrasser les étriers, cependant que, la pensée en apparence absente, il se laisse conduire par son serviteur qui tient la bride de sa mule. C’est un chérif****** connu, chef de zaouia. Arrivé sous un figuier, on l’arrête et on l’aide à descendre. Vingt bras se tendent pour lui éviter toute fatigue et recevoir un peu de sa baraka cependant que, empressés, les gens du village ont déjà disposé un lit de tapis sur lequel il s’étend. Puis il parle à voix basse, et son héraut commence à haranguer la foule : « O mes frères musulmans, que le salut soit sur vous ! Je viens vous apporter la parole de Dieu… » La foule émue fait place nette pour le repas qu’on apporte à l’homme vénéré.


* La djemaa est l’ensemble des personnages influents du groupement (douar, fraction, tribu, confédération). Les membres ne sont pas élus, mais investis de leur fonction par l’opinion publique. Ils élisent pour un an l’amghar, le chef, choisi par eux en respectant un roulement entre les familles influentes. Généralement, en période troublée, on choisissait un amghar de guerre, considérant surtout, en celui-là, les qualités guerrières.

** Ces burettes à ventouses servaient (servent encore parfois) à faire des saignées dans le cou. Le barbier aspirait par une pipette située au-dessus de l’appareil, et le sang restait dans le tube qui en constituait le corps. L'officiant était souvent un Juif.

*** Le haïdous réunit les jeunes du village les soirs de fête. Ils sont en ligne et se meuvent ensemble, au son des chants et des tambourins. Ils chantent le plus souvent en répons et l’humour n’est jamais absent des répliques, la mise en boîte extrêmement fréquente (voir la page « POESIES DES AÏT YOUSSI »)

**** Dans la société traditionnelle marocaine, les jeunes filles déflorées et les femmes divorcées n’avaient souvent d’autre choix que de se livrer à la prostitution, souvent avec la bénédiction de la famille, qui profitait des rentrées d’argent… Certaines régions du Maroc, en particulier le Moyen Atlas, ont une tradition qui voulait que ces jeunes femmes deviennent danseuses (shirats) et prostituées occasionnelles. Malgré l’aisance matérielle très relative, mais réelle par rapport à la première moitié du XX°s, des habitants des campagnes marocaines, cet état de fait est loin d’avoir disparu. Même dans des souks d’importance réduite, il y a le jour du souk, un quartier de prostituées.

***** Dans la société traditionnelle berbère marocaine, le vol n’a pas la même valeur qu’en occident. Il en est de même dans la plupart des sociétés de tradition pastorale : dans plusieurs d’entre elles, un vol de bétail marque le passage à la vie d’homme. En milieu berbère traditionnel, la fréquence des vols est diminuée par un mode de vie -on apprend dès le plus jeune âge à protéger son bien-, et par des tabous -on ne vole pas un membre de la tribu, on ne vole pas l’invité d’un membre de la tribu.

***** Les chérifs sont en principe des descendants du prophète. Certains chérifs sont réputés avoir la baraka, un don de Dieu qui donne certains pouvoirs (guérison, chance…). Les convaincus croient que cette baraka se transmet de père en fils, et perdure même après la mort, ce qui explique les fêtes annuelles (moussems) sur les tombeaux (que nous appelons « marabouts ») des chérifs réputés. Les chérifs peuvent diriger une zaouia (école, mosquée, parfois centre d’études coraniques). Les chefs de zouia peuvent avoir une très grande influence.
Le "sorcier" 
 < 
 >