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POURQUOI...

POURQUOI…

 

Pourquoi j'ai aimé le Maroc (1) - Après avoir lu mon post d’avant-hier, plutôt dur sur la société marocaine (sur la société, pas sur les individus) on pourrait se demander pourquoi j’ai aimé le Maroc, et je me sens obligé de répondre à cette question - qu'on ne m'a pas posée, mais que certains ont dû penser si fort que j'ai les oreilles qui sifflent. Je pense à de nombreuses réponses (il y en a vraiment beaucoup) mais deux se détachent… La première, à titre individuel : le Marocain est foncièrement gentil. Quelquefois il joue au méchant, surtout quand il est en colère (la colère monte vite chez ce méditerranéen !) mais ça ne dure pas, il ne peut pas s’empêcher d’être gentil. La deuxième, au titre des rapports sociaux : le côté humain est toujours présent.
Ces deux qualités peuvent être illustrées dans les rapports que nous avions avec les policiers, sur la route. J’ai plusieurs anecdotes très marrantes – et c’est vrai, j’en ai une ou deux beaucoup moins marrantes, mais elles n’engageaient pas que moi… Par exemple, un jour, j’ai franchi un stop, assez vite. Le gendarme semblait fou de rage, ce qui ne m’affolait guère. Je possédais l’arme absolue, je leur disais : Je suis pressé, si je suis en retard et je vais me faire engueuler par ma femme. Cette phrase les faisait mourir de rire. Je continuais sur la même veine, sans le laisser respirer : Vous les Marocains, vous avez de la chance, vos femmes ne vous causent pas de problèmes… (Ce que je savais faux, j’ai souvent vu des épouses marocaines au verbe haut). On continuait sur les enfants, puis sur les nouvelles du bled… Aucun Marocain ne peut résister à une petite conversation amicale à bâtons rompus… L’un d’eux m’a dit avec un grand sourire quand je suis reparti : La prochaine fois, le stop, à 20-30, mais pas à 70, quand même ! (authentique)
Il m'est arrivé de donner le petit billet en partant, juste pour les remercier de m'avoir fait passer un bon moment. Je sais, c'est pas bien, mais ce n'est pas à moi de réformer la société.

 

Pourquoi j’ai aimé le Maroc (2) ? Désolé pour les citadins, j’ai surtout aimé le bled. Dans les années 70 (années de mes vingt ans) j’ai été pris d’une passion furieuse pour les montagnes marocaines, et je suis bien certain que j’étais, à cette époque-là, la personne au monde qui les connaissait le mieux et le plus complètement, d’ouest en est entre Imintanout et Guercif, du sud au nord entre Goumima et Khenifra. Tous les week-ends, nous partions de Meknès, parfois le vendredi soir et nous roulions toute la nuit sur des pistes épouvantables, dans nos 403, pour être à pied d’œuvre au petit matin, au bord d’une des magnifiques rivières le long desquelles nous pouvions pénétrer la montagne : Tessaout, Bou Guemmez, M’Goun, Anergui, Melloul, Bou Arbi, Dadès, Sidi Hamza, El Attache, Moulouya, Chegg el Ard, Assemmat et tant et tant d’autres… Arrivés sur place, il restait souvent de deux à six heures à dos de mule pour arriver dans nos paradis, qui étaient dans ce temps-là de vrais paradis, préservés des groupes de trekkeurs qui font la course toute la journée pour arriver les premiers le soir au campement… Là, nous dormions toujours chez l’habitant, dans les maisons où l’on déroulait pour nous les tapis de haute laine dans la pièce de réception, ou dans des khaïmas d’où nous revenions immanquablement couverts de puces… Nous avions tout apporté pour que la maîtresse de maison prépare un tagine ou un couscous, nous achetions un poulet ou un lapin, ou bien nous tuions quelques perdrix, mais cela finissait toujours autour de la table basse du maître des lieux (parfois le mokaddem, parfois le fquih, un copain du muletier, le plus souvent celui devant la maison duquel le hasard nous avait emmené) bavardant sur les choses importantes de la vie : la famille (et la tribu), la récolte (et la pluie), le prix des achats indispensables (et donc le souk). Pas d’islamistes pour nous casser les couilles, nous dire d’éteindre la musique et de laisser les bouteilles de Moghrabi dans la voiture, ça c’était beaucoup, beaucoup plus tard. Quand les années de jeunesse coïncident avec les années de bonheur, on est marqué à jamais, et on se retrouve sans trop savoir pourquoi, presque cinquante ans plus tard, avec plus « d’amis fb » marocains que « d’amis fb » français - mahrababecum.

 

Pourquoi j’ai aimé le Maroc (3) – J’ai donc aimé les contacts humains, et j’ai aimé les montagnes. L’amour d’un pays s’installe peu à peu, à mesure que se remplit la malle aux souvenirs, jour après jour, année après année. Plus les souvenirs sont riches, plus l’amour est fort. Ils sont riches s’ils rappellent des situations extrêmement originales, émouvantes, ou drôles, si on fait des rencontres qu’on n’aurait jamais espérées, jamais pu imaginer… Par exemple, le petit Français qui passait ses journées au Café de France à Narbonne avec ses copains bourgeois et qui se retrouve presque sans transition, allongé sur des tapis marmoucha, à tailler le bout de gras (quelle malheureuse expression, vu l’étymologie !!) avec le chérif de la Zouia Tmentach Ardamen, pays Aït Seghrouchen… Les expériences, les paysages, s’entassent et on s’aperçoit très vite que de nouveaux intérêts, de nouvelles amours ont remplacé tous les anciens, qu’ils prennent toute la place, qu’on a tout simplement changé de vie, de personnalité, d’âme. C’était un sentiment impossible à partager avec mes anciens amis restés en France, installés dans leur petite vie pépère, qui voyaient le Maroc comme un palmier sur une dune, et chez qui je n’éprouvais plus qu’un ennui mortel. Je suis donc devenu étranger en France. Quand, à la fin des années 70, je suis « rentré » du Maroc pour devenir enseignant à Narbonne, j’étais déjà de retour au bled pour les vacances de fin d’année, et je me souviens, oh si bien, que, arrivant à Meknès par le nord, en voyant se découper ma ville sur le ciel uniformément bleu, au dessus des oliviers, j’ai été secoué d’énormes sanglots, tels que je n’en connaitrai qu’à la mort de Brassens, deux ans plus tard. Pourtant, je n’étais pas devenu Marocain, et je ne le serai pas plus trente-cinq ans plus tard, années passées en partie ou en grande partie au Maroc – parce que c’est une chose impossible à un Européen. J’étais étranger au Maroc aussi.
J’aurais dû vous parler plus longuement du chérif de la zaouia… Une autre fois si je récolte quelques like 
J . Là, je vais passer deux jours à Athènes…

 

Pourquoi j'ai aimé, etc (4) Donc, à la demande unanime de Mohamed Mouhib, je vous parle de mon ami le chérif de la Zouia Tmentach Ardamen, pays Aït Seghrouchen… C’était, quand je l’ai connu, un homme assez âgé, d’une grande noblesse. Il régnait à la zouia sur son harem, sur une grande famille, parents et alliés, et sur les gens de sa tribu, au moins dans les esprits. Il repose maintenant dans un beau mausolée au cimetière des chérifs d’El Mers. Il était bien sûr réputé avoir la baraka, et on venait le voir de très loin pour solliciter ses pouvoirs (on continue à venir le voir pour les mêmes raisons, ne cherchez pas à comprendre, c’est un truc de chez nous). Je me souviens d’ailleurs que des amis m’avaient confié une fillette sourde pour la lui emmener. Elle est arrivée avec les deux pains de sucre et un gentil sourire, elle est repartie sans les deux pains de sucre, mais toujours avec son gentil sourire et toujours sourde. Elle était devenue sourde après avoir eu les oreillons (je hais les anti-vaccins) et il n’y a aucune rémission possible, mes amis en étaient informés, mais ni les croyances ni l’espérance n’ont à voir avec la raison et la logique, ça se saurait. Il était (le chérif) hypertendu, mais pour soigner son hypertension, il accordait plus de confiance au tensiomètre de ma compagne et aux médicaments que nous lui apportions de France qu’à ses propres pouvoirs - c’est humain.
En ce temps-là (ça fait quand même un peu mal d’employer cette expression…) les Aït Seghrouchen, un an sur deux, cultivaient un petit plateau d’altitude, appelé Joua, perché à 2400m sur le flanc sud du Djebel Tichoukt (presque 2800m). Au moment de la moisson, les familles se transportaient là-haut avec khaïmas et troupeaux, et ces lieux sauvages reprenaient vie pendant quelques semaines. Le chérif s’y rendait aussi, avec une grande khaïma qui servait de mosquée.
C'était sans doute au début de l'été, j’organisais une randonnée autour du Tichoukt avec un ami de Boulemane, et le groupe devait passer deux nuits chez lui, sous la grande tente, dans la partie qui n’était pas réservée à la prière - il y avait juste des tapis roulés, des valises, des provisions et des puces.
C’est à cette occasion que cet homme respectable éprouva une grande honte, mais comme je suis en mode Sheherazade et que la journée a été longue, je vous raconterai ça demain. Ou après-demain. Si Mohamed Mouhib est d’accord.

 

Pourquoi j’ai, etc (5) - Le chérif de la Zaouia Tmentach Ardamen éprouva donc une grande honte. Je vais vous raconter ça, mais permettez-moi une petite digression amusante – c’est un plaisir sans pareil de rire des malheurs des autres, c'est d'ailleurs le fonds de commerce de tous les humoristes... L’une des participantes à la randonnée n’arriva que le second jour, à l’aéroport de Fès, à 10h du soir. C’était une parisienne pur jus qui n’était jamais sortie de son trou du 15° arrondissement, et que j'allais emmener dormir sous une khaïma perchée dans un coin perdu, sur les flancs d'une montagne perdue, à vingt kilomètres de piste d'une route mal goudronnée où il ne passait, à cette époque-là, personne. Même l'étroitesse de la route de Serghina faisait peur à des personnes non habituées : en général, elles fermaient les yeux quand on croisait une voiture... J’allai donc la chercher, nous rejoignîmes la khaïma par une nuit très noire, vers deux heures du matin, et nous fûmes bien sûr accueillis par le concert classique des chiens de douar, quelques sloughis un peu plus calmes, et des bâtards issus de bâtards qui venaient ouvrir leur énorme gueule menaçante à quelques dizaines de centimètres de nous, avant d’être chassés par un lancer de cailloux non moins classique, suivi des kaï kaï kaï ordinaires. Elle me prit le bras et se serra contre moi, mais je ne peux malheureusement pas attribuer ce geste spontané, sinon tendre, à mon charme, pourtant bien réel ;)  – à cette époque-là, diront les mauvaises langues. À sa décharge, il n’y a pas beaucoup de chiens de douar dans le 15°... Elle finit par s’allonger, enroulée dans un tapis, bien chaud bien confortable, et bien plein de puces. Mais dans la fraîche nuit sans lune, alors qu’elle tentait de trouver le sommeil, monta un atroce hurlement, un de ces raires de bête blessée, qui glace le sang ! Ce n’était bien sûr que le braiement d’un âne - « C’est un âne qui bande », disions-nous finement. Esprit du 15° bien formaté, notre héroïne a cru qu’on égorgeait un enfant. C’était pourtant avant la guerre civile algérienne, et bien avant daesh, donc avant que le geste ne soit devenu banal et multi-quotidien, dans nombre de pays à chier dont notre cher Maroc est fort heureusement exclu. À sa décharge (à la décharge de la parisienne) il faut dire qu’il n’y a pas beaucoup d’ânes (du moins, à quatre pattes) dans le 15°… Au deuxième, puis au troisième braiement, elle a pensé, m’a-t-elle dit le lendemain, que non, on ne pouvait pas égorger tous les enfants du village cette nuit-là, quand même, mais la raison n’ayant que peu d’effets sur le ressenti, elle n’a pas fermé l’œil de la nuit. Elle se trouvait là parce que son amant, un homme marié, mais plein de finesse et de délicatesse sans doute, l’avait larguée quelques jours avant et lui avait payé ce voyage, pour solde de tout compte. C’était le début de ses ennuis, mais loin d’en être la fin… Je suis bien certain que ce salopard avait passé beaucoup de temps à chercher le voyage le moins cher (le prix de ce séjour – option incentive couleur locale - étant inversement proportionnel au nombre de puces qui l’agrémentait). Elle n’avait apporté que des chaussures de gymnastique, très smart dans un club de fitness mais un peu justes pour le Tichoukt. À sa décharge, le bonhomme lui avait parlé d’un séjour hôtel-piscine. Elle a catégoriquement refusé de marcher, elle n’était pas venue pour ça, et elle a passé trois jours à pleurer, et moi à la consoler. Il n’y a pas de pire situation que de consoler une femme qui pleure pour un autre homme - il serait tout de même plus valorisant qu’elle pleurât par notre faute. Le troisième jour, elle m’a confié qu’elle était enceinte et qu’elle allait se faire avorter en rentrant… À sa décharge… à sa décharge rien du tout. Ou peut-être un mauvais alignement des planètes…
Et donc, ce jour-là, le chérif éprouva une grande honte… Bon, demain.

 

Pourquoi, etc (6) – Après le petit déjeuner, quand le groupe s’est équipé pour partir, grosse surprise : les chaussures de montagne d’un des participants avaient disparu pendant la nuit… Incrédule d’abord – on ne vole pas les chaussures d’un invité dans la maison d’un chérif, voyons ! - j’ai bien dû me rendre à l’évidence : elles avaient disparu. J’ai dit à l’intéressé de partir en chaussures de jogging, je ne doutais pas que le problème soit vite résolu. Quand le groupe fut parti, j’allai voir le chérif avec Valérie, la parisienne, et je lui annonçai la nouvelle devant un verre de thé. Il n’était pas homme à manifester ses émotions. Il a plissé les yeux et les lèvres, et n’a rien dit. C’était la ‘chuma et j’en étais désolé. Ça allait chauffer pour le matricule de quelqu’un…
Valérie alors (son histoire n’est pas terminée) eut la chance d’assister à une de ces merveilleuses scènes de la vie du bled, de celles qui restent à jamais gravées dans les mémoires, qu’on se raconte dans les repas entre amis, et qui nous attachent à ce pays. Le chérif appela son homme à tout faire et lui dit trois mots. Celui-ci grimpa sur un rocher proche de la tente et lança des appels aux quatre horizons : « Ahhh M’hammeeeed ! Ahhh ‘bdelâliiiiii ! Ahhh ‘ddoooou ! » et des quatre horizons, délaissant illico leur travail, plusieurs hommes descendirent vers la tente. Ce ne fut pas long, ils s’assirent en cercle autour du chérif, furent mis au courant, et repartirent, sans même finir leur verre de thé, vers leurs tentes, du pas lent et régulier du montagnard. Moins de vingt minutes plus tard, sans que je sache comment la nouvelle lui était parvenue, le chérif m’appela. Je devais aller à Boulemane faire des courses. « Ce sont des jeunes de Marrakech, ils ont de la famille à El Mers et sont venus passer quelques jours, me dit-il seulement. Tu trouveras les chaussures au bord de la piste, à deux cents mètres d’ici ». Effectivement, les chaussures étaient au bord de la piste. Personne n’avait voulu affronter la honte de me les ramener en personne… Plus loin, nous avons doublé les deux jeunes Marrakchis, ceux-là même qui croyaient qu’on pouvait voler les invités d’un maître des montagnes, à condition que ces invités soient étrangers - puisque c’est le sport national, dans les villes touristiques, de voler les étrangers, au moins de vider leur portefeuille de mille façons différentes (les commissions des guides, par exemple, jusqu’à 75%, s’apparentant à du vol…). Ils avaient même oublié les règles de base du monde berbère : On ne vole pas un frère de la tribu, on ne vole pas les invités d’un frère de la tribu. Ils repartaient, si je peux dire, la queue entre les jambes. À tel point ils sont habitués à prendre les touristes pour des cons, ils ont fait du stop quand nous sommes passés. S’ils n’ont pas fait les vingt kilomètres de piste à pied, je suis sûr d’une chose : ils y sont encore.
Il me reste à terminer l’histoire de Valérie, et de son voyage initiatique… Accrochez vos ceintures, ça va tanguer.

Pourquoi, etc (7) - Valérie donc, femme trompée, femme larguée, bafouée, désespérée, qui n’avait jamais quitté son Paris intra-muros, sauf parfois pour aller vers Maisons-Laffitte ou à Honfleur pour une escapade adultère, se retrouvait dans une ambiance où, nuitamment, on égorgeait les enfants, on volait des chaussures, on servait de nourriture à de sales petits animaux, autant dire l’enfer sur terre.
Elle avait bien sûr été intéressée par le processus de restitution de la paire de godasses, sans bien saisir le sens profond des opérations...
Mais, comme je n’avais rien d’autre à faire pendant que le groupe était en montagne, je la gardais avec moi et, entre deux crises de larmes, je lui montrais de nombreuses choses, de celles qui font l’intérêt de ce pays, de celles qui transforment celles et ceux qui le visitent - qui le visitent comme il faut le visiter. Une femme moulait la farine avec une meule à main comme au temps des Égyptiens, une autre battait le beurre dans l’outre en peau de chèvre, une autre filait ou cardait la laine, une autre encore nourrissait au biberon un chevreau né la veille, ou un enfant contre son sein. Des fillettes lui prenaient gentiment la main, des enfants grimpaient sur ses genoux, on lui mettait des coussins dans le dos, on lui préparait très vite des crêpes, mélouis ou beghrir - crêpes « à mille trous » - qu’on servait avec du petit lait ou un gâteau de miel, ou encore l’agroum arhsis, le pain d’orge cuit sur la plaque de fonte et qu’on mange chaud et encore moelleux à l’intérieur… Dans les champs, les moissonneurs coupaient le blé à la faucille, les doigts protégés par des roseaux taillés, les femmes souvent le moissonnaient de leurs mains nues. Et enfin, nous profitions du spectacle-roi du temps des moissons : le battage, les cinq ou six mules qui tournaient avec des gerbes jusqu’au ventre, houspillées par un gaillard qui courait derrière elles, faisant claquer son fouet, levant haut les genoux, de moins en moins haut à mesure que l’entassement de blé perdait de la hauteur, jusqu’à ce que les enfants puissent prendre le relais quand la paille était réduite en miettes par les piétinements. Le vannage au vent, puis le comptage des boisseaux, de la part des pauvres… L’ambiance des moissons, qui est celle des vendanges à Narbonne, ou du jour où on tue le cochon dans la Creuse… Le bonheur simple et tranquille des paysans. Je l’ai emmenée traîner au souk d’Enjil, je l’ai faite trembler devant l’étalage du sorcier, nous sommes montés dans la pièce haute d’une kasbah…
Nous avons rendu visite à mon copain Haddou ou H…, qui gérait son petit moyen-âge personnel dans une mechta très isolée, perdue dans les montagnes de Terselt, avec les quatre femmes qu’il avait achetées, excellent placement, et qui fabriquaient du matin au soir les tapis qu’il vendait au souk de Guigou le dimanche… Je disais à Valérie, à demi sérieux, que celle qui avait le mieux travaillé dans la journée avait le droit de passer la nuit avec lui, et même, bonheur insigne, de lui lacer les chaussures le matin… Je me souviens que l’une d’elles était une ancienne prostituée, ce qui ne pose strictement aucun problème dans ces montagnes, c’est au contraire tout à la gloire du mari. Elle était d’une beauté renversante. Passant devant le gynécée, je ne pouvais m’empêcher de jeter un coup d’œil. Elle savait quel effet elle produisait sur les hommes (ça avait quand même été son boulot) mais elle ne levait pas les yeux, pour ne donner aucune prise aux reproches des autres femmes du harem, qui n’attendaient que ça. Cependant, elle affichait sur ses lèvres un certain sourire, contrôlé à la perfection - scène d’un érotisme torride…
Si bien que les larmes de la citadine ont séché jour après jour, pour renaître, à sa grande surprise (pas à la mienne, je les ai si souvent vues, ces larmes-là) le jour du départ, pour de tout autres raisons… Je reviendrai, a-t-elle promis. Ce gosse, je vais peut-être le garder, a-t-elle ajouté. Le Maroc est un miracle…