Connexion

PARIS 2018

PARIS JANVIER 2018 Jeudi 4 * Vent, pluie et froid, nous nous rabattons sur l'expo des artistes à la Halle des Blancs Manteaux. Beaucoup de choses dans l'expo, qu'on a parfois plaisir à regarder, mais dont on se dit que, quand elles seront sur notre mur depuis quelques mois, elles vont nous lasser, c'est peu de le dire. C'est peut-être la différence avec une œuvre d'Art ? Jolie idée d'une artiste : elle sculpte des billots de bois, y creuse des escaliers, des passages, sur lesquels elle fixe de petits personnages en bronze faits à la cire perdue... * Oncle Vania, Essaion****. Salle archicomble. Pour la première fois, cette pièce m'a ému aux larmes – je commençais à me dire que je n'étais pas très sensible aux cordes tchékhoviennes... Un Vania survolté, prêt à tout casser sur scène, un Mikhaïl en déconneur désabusé très crédible, une Elena complètement à l'ouest, et la tristesse déchirante de Sophia... Applaudissements enthousiastes, avec bravos. Ils seront à Avignon en juillet. Encore une fois, spectacle exceptionnel dans un tout petit théâtre, où les acteurs abordent les rôles avec modestie, mais jouent avec un grand cœur. Vendredi 5 * El presidente au MK2, pour Ricardo Darin, un peu vieilli bouffi depuis El secreto de sus ojos (mon film-culte) mais toujours juste, il mérite de plus en plus le surnom de Gabin argentin :) * Le mari idéal d'Oscar Wilde, La Comédie St Michel***. On s'y attendait quand même « un peu », feu d'artifice de mots d'esprit, british c'est peu de le dire, un genre qui montre ici toutes ses qualités et aussi toutes ses limites. Gentils lieux communs humains, familiaux et sociaux, un sujet léger a besoin d'excellents acteurs, ce n'était pas le cas de la moitié d'entre eux, la mise en scène manquait un peu de liant... Mais bon, spectacle agréable tout de même, bonne petite soirée. Samedi 6 Quadrille de Guitry, Le Funambule Montmartre**. Je pensais qu'il fallait voir une pièce de Guitry, ce fleuron de l'esprit français... Ça, c'est fait. Oeuvrant finalement dans le même créneau qu'Oscar Wilde, Guitry est battu à plate couture. Une situation de comédie légère assez banale, quelques traits d'esprit assez démodés... Sans surprise, une soirée qui ne fatigue pas trop la tête, qui ne la remplit pas non plus. Dimanche 7 La tempête de Shakespeare, Comédie Française, salle Richelieu****. Autre son de cloche... Décor minimum, mais ciné-son bien utilisé, quelques effets de machinerie, montée et descente des personnages et, surprise, le largage d'un bon millier de bouteilles plastique vides sur la scène, lors de la tempête – excellente trouvaille. Mais le vrai spectacle est dans les mots, à tel point la poésie de Shakespeare est puissante d'évocation. Et bien sûr, pour nous Français, dans cette présence contiguë du drame et de la farce, dont les règles toutes-puissantes nous ont privé... Lundi 8 24h de la vie d'une femme, Stefan Sweig, Théâtre du Nord-Ouest. Voir une pièce parce qu'elle adapte un texte qu'on connait bien et qu'on aime n'est peut-être pas une très bonne idée. On sera sans pitié... Il faudrait que la qualité de l'adaptation soit à la hauteur du texte, ainsi que la mise en scène, les acteurs... Rien de tout cela. De la récitation, du planplan... Soirée perdue. Mardi 9 Sophie Calle au Musée de la Chasse et de la Nature. Premier contact avec cette artiste, qui fait dans la finesse, la délicatesse et l'onirisme si j'ai bien compris. Par ailleurs, elle semble boucler la boucle de l'art contemporain. L'art n'était que formes et couleurs, celles-ci ont été brouillées par les impressionnistes à la fin du 19°s, après Duchamp la forme n'était rien sans une pensée, exprimée ou non, qui justifiait la présence d'un objet, cette pensée (le concept) prenant de plus en plus de place au cours du 20° siècle, jusqu'à ce que l'objet disparaisse totalement, que l'écrit prenne sa place, et l'art n'est plus que pensée, le plus souvent philosophie - comme Noé dans son mémoire, qu'il dit être une œuvre d'art. Sophie Calle crée des pensées, souvent sur des images ou objets d'un(e) autre (dans cette expo Serena Carone) ou sur des objets de la vie courante, photographiés ou présentés tels quels. Postulat : une idée philosophique, si possible agréablement exprimée, c'est de l'art plastique. Pourquoi pas – chez Racine, l'action n'est-elle pas dans les mots ? Sophie Calle est une gentille, ce qui peut mener à un gros défaut pour un artiste : faire du joli. Très agréable visite en tout cas.  Histoire du soldat, Ramuz / Stravinsky, Poche-Montparnasse***. Conte populaire sans prétention, bien enlevé, avec un orchestre, un soldat et le diable en personne, un conteur de qualité, et une merveilleuse danseuse. Gentille soirée. Mercredi 10 Musée Nissim de Camondo. Cette famille de Juifs turcs, amoureux de la France comme on l'était à cette époque-là dans le monde entier (alors que la France était en guerres permanentes, depuis des siècles, aux quatre coins du monde - déduisez-en ce que vous voulez...) est venue s'installer à Paris au 19° siècle. Pour défendre son pays, le petit-fils, Nissim, fils unique, s'est engagé dans l'infanterie en 14. Il a passé deux ans dans les tranchées puis, en 1916, est devenu un des premiers aviateurs, et il est mort en combat aérien. Il faut d'abord inhumé avec les honneurs militaires derrière les lignes allemandes, avant que son cercueil soit rapatrié. Son père a offert une inestimable collection de tableaux au musée du Louvre (dont Le joueur de fifre) et pour faire bon poids, a légué son palais parisien en 35, pour qu'il devienne le musée Nissim de Camondo.  Les derniers descendants de la famille, femmes et enfants, ont été raflés, envoyés à Auschwitz et gazés en 42. Des Juifs français, sans doute raflés par la police française, en remerciements des services rendus - raflés par les sbires de Bousquet, le grand ami intime de Mitterand jusqu'à sa mort. Comme pour laisser dans l'histoire un exemple des pires saloperies que l'animal humain est capable d'accomplir.  Quand j'ai lu cette histoire, j'ai décidé d'aller visiter ce musée, juste pour honorer la mémoire des Camondo. C'est fait, avec l'excellente surprise d'avoir vu une des plus belles concentrations au monde de meubles, tableaux et bibelots du 18°s. Racine par la racine, Essaion****. Encore un grand moment de vrai théâtre à l'Essaion - où ce spectacle, qui a connu un gros succès à Avignon, est joué depuis deux ou trois ans... Quatre acteurs endiablés et malins nous font passer par tous les stades de l'émotion, du rire aux larmes, avec Racine, ses grands textes superbement joués, les arguments de ses pièces superbement moqués, des scènes parodiées avec du burlesque, de l'autodérision, et surtout de l'invention, de l'enthousiasme : du théâtre. Chair de poule en écoutant cette actrice qui hurlait le songe d'Athalie – C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit... -, crachait la colère jalouse d'Hermione – Ah ! Ne puis-je savoir si j'aime ou si je hais ? - puis pleurait l'aveu de Phèdre à Oenone avec un ruisseau de larmes qui plaquait d'innombrables étoiles sur le plancher - Tout m'afflige et me nuit et conspire à me nuire... Le charme des petites salles où nous sommes à trois ou quatre mètres des acteurs... Reconnaissance infinie pour ces artistes qui se mettent en morceaux, pour le spectacle, pour nous. Jeudi 11 Relâche. Vendredi 12 Gauguin au Gd Palais. Je m'en serais bien passé, d'abord parce que j'en ai vu beaucoup, en rétrospective à Paris, et aussi à Orsay et ailleurs dans le monde, et surtout j'avais peur de gâcher le souvenir des plus beaux Gauguin, que j'ai vus l'an dernier à l'expo Chtouchkine... C'est ce qui s'est passé. Beaucoup trop de monde, deux cars de retraités encombraient la visite, quand ils sont devant un tableau, on doit attendre qu'ils aient pris leurs 200 photos, c'est insupportable. Le Dibbouk, Shalom Anski, Poche Montparnasse***. Histoire de revenants chez les Juifs d'Europe de l'est. Sujet intéressant, mise en scène paresseuse et jeu un peu plan plan, sauf une jeune actrice complètement allumée dans le rôle de la femme possédée par l'esprit du mort... Ce qui saute aux yeux, c'est le lien entre la religion et les superstitions, sans doute dans cette religion plus que dans d'autres - et sans doute en Europe de l'Est plus qu'ailleurs ? Croyances enfantines des ultra religieux... Samedi 13 Le petit maître corrigé, Marivaux, Comédie Française, Salle Richelieu****. Quand la Comédie Française fait d-ce qu'elle sait faire à la perfection, sans se mêler d'adapter, de recomposer, de modifier, de changer les textes, d'ajouter un personnage, comme le spectacle lamentable qu'on y a vu l'an dernier. Merveilleuse mise en scène endiablée de Clément Hervieu-Léger qui valorise chaque mot de l'auteur, merveilleux jeunes acteurs accompagnés par les anciens Dominique Blanc et Didier Sandre. Idéal pour terminer notre séjour !