Connexion

ACHÉENS, TROYENS ET BERBÈRES...

ACHÉENS, TROYENS... ET BERBÈRES – Voyez comme la vie est bien faite... À propos des deux seuls auteurs dont je lis tous les livres (souvent deux fois consécutives) l'un, Houellebecq, va sortir un bouquin le 4 janvier, et je suis en train de terminer la première lecture de l’autre. Il s’agit d’Un été avec Homère, de Sylvain Tesson. Les livres de ce dernier me plongent dans une sorte de satisafaction euphorique : ils me disent que ma vie a été exactement celle qu’elle devait être, à une exception près – qui d’ailleurs contint autant de joies que de peines. Par delà la morale judéo-chrétienne et la moraline sociétale bisounours qui font autorité. Ce dernier bouquin plonge dans les délices de la littérature homérique, et me donne envie de me retaper urgemment l’Iliade et l’Odyssée. Revenir aux origines, aux bases de notre civilisation, voici 3500 ans sur le sol caillouteux de Grèce, à l’époque où la vie de l’homme était une alternance d'expéditions guerrières, de palabres à l'entrée du village et de repos domestique, et reposait sur des valeurs solides et partagées par tous. C’était longtemps avant que l’individualisme posé en principe supérieur ait fait que chaque individu - si imparfait au demeurant - de notre monde, puisse vivre uniquement selon ses propres idées, autopensées justes. Je suis d’ailleurs frappé, à cette première lecture, de voir à quel point les valeurs communes étaient largement les mêmes que celle des Berbères du début du siècle dernier, si j’ai bien compris les livres que j’ai lus à ce sujet. J'ai aussi eu la chance de connaître leur monde, encore très peu altéré. * Le courage au combat : de multiples récits vantent leur mépris de la mort, leur aptitude à se jeter au-devant des balles, que ce soient celles du colonisateur ou plus tard, des insoumis, puis des Allemands. Bouazza, le grand-oncle de notre ami Jamal (qu'il me pardonne d'utiliser son nom, j'efface s'il le demande), sans doute le premier Marocain décoré de la Légion d’Honneur pour faits de guerre, est mort à 29 ans dans un assaut de cavalerie sur la Moulouya, à la tête de sa harka. Le grand-père de Jamal, Amarok, a sans doute mené une des toutes dernières charges de cavalerie de l’histoire mondiale , au Tazizaout. Le héros grec redoute une seule chose : l’anonymat – ce qui exlique encore de nos jours les conduites emportées et le sacrifice suprême pour que son nom figure dans un journal ou sur une liste de martyrs. L’affaire majeure est d’accéder à la renommée. Rien n'est plus important. * L’aristocratie : transposition dans le monde des hommes de l’inégalité naturelle, donnée par le sort, par les dieux. Force, vigueur et noblesse sont les qualités de l’aristocrate. la combinaison de ces trois qualités et de la ruse attire l'admiration suprême (Ulysse). Les inégalités sont compensées par l’hospitalité, l’entraide, la certitude qu’il peut y avoir autant de noblesse d’âme chez un porcher que chez un roi. L’accueil de l’hôte est une révérence aux dieux. * L’espoir n’a aucune signification : l’avenir sur terre est laissé à la discrétion des dieux. La vie est absurde : due au hasard, très courte, interrompue par la mort. Il n’y pas de vie rêvée après la mort. Dans les limbes flottent des âmes dont la seule pensée semble être le regret de leur vie terrestre (Achille, Eurydice...). Moha ou Hammou, arrière-grand-père de notre de notre ami Jamal, qui était au Maroc le véritable roi, au moins chez les Aït ou Malou, et qui a remporté la retentissante victoire d'El Herri sur les colonisateurs, n’avait un fquih près de lui que pour servir de scribe. Il n'a certainement pas fait une seule prière dans sa vie. « Dans l’absence d’espoir réside une capacité d’accueil de la présence des choses » : il faut vivre cette vie, il n’y en a pas d’autre. * Et donc, l’acceptation du réel. Comme le Camus de Noces à Tipasa, se satisfaire du monde, épouser le monde - comme Nietzsche aussi, et d'autres. Remercier les dieux d'un mot quand on partage un verre de thé ou un morceau de pain durci. Suite à une razzia, ou pour obtenir les faveurs des dieux par un sacrifice avant le combat, on dévore les "viandes rôties", c'est-à-dire un méchoui, de ses mains noyées de graisse, à pleines dents, jusqu’à satiété. Je revois encore l'éclair dans les yeux de Hadj Khifennou de Sof (Achlouj), qui se donnait 116 ans, qui avait avait bien passé les 90 et qui racontait sa jeunesse :"Nous courions les montagnes, nous volions un mouton, le faisions griller dans la forêt, et nous ne laissions rien sur les os !" * La mesure : l’homme est quelqu'un qui "s’empêche", selon le mot du père de Camus. La coutume régit toute action. Elle est précise et stricte. On sait qui on est. En fonction de ses qualités propres, physiques ou intellectuelles, on connaît sa place au sein du groupe et le but de chacun sera de respecter sa propre place, en fonction de sa propre nature. * La mémoire est le socle de la civilisation : on connaît l’histoire des ancêtres des uns et des autres. L’homme qui passe et s’arrête dans un village n’est pas seul : il va présenter la généalogie de sa famille, on fera des rapprochements, le monde est petit, tous sont là. On ne connaît ni l’individualisme ni les réseaux sociaux, « entreprises de désagragation automatique de la mémoire » - si on n’essaie pas de la faire travailler un peu, comme moi aujourd’hui. Ne me dites surtout pas que l’homme a changé, que nous vivons sans guerre depuis près de 75 ans. Il y a une seule raison à cela : la bombe nucléaire, sinon la guerre ne se serait jamais arrêtée en 45, elle aurait continué entre les puissances victorieuses, et sur notre sol. Nous avons seulement exporté la guerre, et soyez tranquille, nous saurons bien trouver le moyen de la ramener sur notre sol : ce seront des guerres civiles sans doute - les plus terribles), raciales peut-être bien. Ne parlez pas du bonheur : regardez les rues jonchées de mendiants, l’insatisfaction chronique (mille fois exacerbée par la télé) des oubliés du "progrès", les injustices - des millions de fois plus importantes que celles de ces mondes premiers -, regardez comment les larmes de la solitude ont remplacé celles du malheur matériel, regardez l’horizon limité des hommes qui sirotent leur bière collés à BFM, la charge mentale des femmes qui travaillent au taf et à la maison, sachez que ce monde va très vite devenir invivable, que les hécatombes sont proches, comptez (même en France) le nombre de femmes violées, tuées, méprisées, excisées, mariées de force... Et surtout, seuls ou avec vos semblables, vivez selon vos propres valeurs – si vous les connaissez. Vivez vos passions - sans oublier que vous avez un cerveau, et des reponsabilités. Si votre esprit, ce que je vous souhaite, n’est pas totalement lavé par la pub et l’information de merde, sachez ce que vous aimez, faites tous les efforts pour vous en approcher, que ce soient la voisine de palier ou le bagath de Lan Bihouée. Et bon dieu, ne vous payez pas de mots : n’attendez rien de l’au-delà. Vivez une vie homérique - c'est simplement celle dont vous rêvez !! 😀