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EMIGRATION - IMMIGRATION

Photo : Un village sur le Bou Iblane

Extraits d’un travail de M . Aziz KICH
Institut Royal de la Culture Amazighe, Rabat
(in Journée amazighe à l’Université Al-Akhawayn, Ifrane, colloque dirigé par M. Peyron)

En France, et surtout à la fin des années soixante et dans les années soixante-dix, on a vu arriver des immigrants maghrébins par dizaines de milliers. La décision politique ayant lancé ce mouvement, qui a changé la nature de la société française, a été prise pour une seule raison, et bien sûr, sans que cela fasse l'objet d'un débat : apporter à l'industrie une main d'oeuvre courageuse, obéissante, ignorante et non politisée. Plus tard, on autorisera le regroupement familial pour la même raison, reportée sur la main d'oeuvre féminine.

M. KICH a relevé et classé, dans les timnadin (poésies chantées dans les danses des Aït Atta, Maroc central) ce qui concerne l’émigration. Je n’ai malheureusement pas pour le moment la version berbère des vers cités et commentés (remplacée ici par des parenthèses).

Sur le même sujet, voir aussi le site de M. Lhoussain Azergui :http://neocultureamazighe.blog.lemonde.fr/2011/12/02/o-soleil-tu-n%E2%80%99eclaires-plus-mon-coeur-chants-secrets-et-tourmentes-des-femmes-ait-atta/



Les mobiles de l’émigration

Le travail à l’étranger permettra aux parents de passer une retraite aisée. La belle et les parents poussent donc l’homme à franchir monts et vallées, pour se soumettre à l’étranger, cet inconnu.
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Sélection des hommes par les recruteurs européens

Nombreuses sont les timnadin qui parlent du recruteur Mourras. El Kelaa des Mgouna se trouva transformée en étable dans laquelle Mourras tria les béliers jeunes et forts, dont il priva les brebis… Sélection très rigoureuse et sans concession… Marquage des hommes par des cachets de couleur différente qui différencient les ouvriers jugés valides et ceux déclarés invalides, vu comme une bestialisation.
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(A Igherm, un vieil homme évoquant cet épisode, dit que les critères de sélection,  au cours de ce qu'on appelait sans rire la "visite médicale", étaient les suivants : étaient éliminés 1) ceux qui n'avaient pas les mains calleuses et, cela paraît assez incroyable, 2) ceux qui parlaient français -donc qui avaient une certaine instruction... On marquait les autres d'un tampon vert sur la poitrine. Parfois, en se serrant contre eux , ils parvenaient à partager le tampon avec ceux qui avaient eu moins de chance, et donc à tromper les recruteurs).

Les adieux

Les hommes n’ont plus de temps à consacrer aux plaisirs (femmes, conversation, thé). Le départ pour l’étranger, qu’ils appréhendent, est leur seule préoccupation. Quitter tamazirt (le pays) est un terrible déchirement. Les femmes réagissent comme s’il s’agissait d’une séparation définitive. Le bien-aimé devient un « oisillon » offert en pâture aux étrangères. Le bateau devient un serpent qui fraie un chemin dans l’onde pour fourvoyer le bien-aimé.
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Le voyage

Les hommes craignent l’inconnu et s’attendrissent sur leur sort. L’autobus est un amas de ferraille qui n’inspire pas confiance… L’homme pleure, sans chercher à cacher l’enfant qui l’habite. Ses larmes font monter le niveau de la mer…
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Arrivée et séjour à l’étranger

Le premier grand problème est celui de la communication. Réduit au silence, il perd la faculté qui distingue l’homme de l’animal… Les tentatives d’alphabétisation s’accompagnent d’une infantilisation qui en limite la positivité. L’émigré constate que la vie à l’étranger est difficile, et qu’elle exige endurance et résignation.
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Le deuxième grand manque est celui des femmes. La privation est d’autant plus insupportable que ce ne sont pas les belles femmes qui manquent en Europe. L’émigré « meurt de soif alors que partout autour de lui abondent les fontaines ».
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Cete solitude aggrave le sentiment de nostalgie qui ne l’a jamais quitté et qui le fait pleurer. Il se sent faiblir, et craint de commettre l’irréparable en épousant « une mule non ferrée », image de l’Européenne libre, insoumise, indomptable
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La situation dans le pays après le départ des hommes

Aucun jeune n’est épargné. Même les clercs sont partis, abandonnant leur devoir religieux et les mosquées s’en trouvent vidées. Les jeunes filles n’ont plus qu’à prendre le deuil et à en revêtir l’habit. Difficile, ne sachant pas écrire, d’envoyer une lettre, et de toute façon, les lettres restent sans réponse. L’amant est « éhonté », indigne de la peine qu’on se donne pour lui. Cependant, elle est encore pleine du souvenir de la virilité de son homme (appelé « le velu ») et elle prend à témoin les collines du pays, qui furent témoins de leur intimité… Elle pleure tellement qu’un barrage ne pourrait contenir ses larmes ! Elle en perd la santé, la vue, la jeunesse et la raison. Les effets négatifs de l’émigration vont s’imposer avec l’évidence d’un constat. L’enrichissement est chèrement payé par les longues absences, l’abandon des amis, l’oubli des actes de piété, le changement d’habitudes… Ne valait-il pas mieux se satisfaire de ce qu’on avait au pays ? L’anathème frappe alors à la fois l’amant parjure et l’étranger. De toute manière, celui qu’elle a aimé n’est plus le même : il a été éduqué, déformé par les Européens. Elle préfère rester vieille fille que d’épouser un être aussi « hybride ».  Elle se déclare désengagée, libre. Pour se venger de l’amant traître et se punir de lui avoir donné sa confiance, elle décide d’aller boire à toutes les sources, d’adopter des mœurs légères (ce qui en pays musulman ne peut avoir d'autre sens que : se livrer à la prostitution).
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Retour des émigrés au pays

Face aux reproches qui s’abattent sur lui, l’émigré tente de se justifier : il n’était pas maître de la bonne marche des choses… Il est trahi, lui aussi… Après le reproche et le constat de perte, il ne lui reste qu’un seul argument : l’aisance matérielle est évidente.
(...)


***

Etonnant comme les timnadin font le tour du problème et donnent de l’émigration l’image de ce qu’elle est réellement.

Seuls les problèmes liés aux difficultés à élever les générations suivantes , pour des hommes

- illétrés et déracinés,
- sautant sans transition et sans accompagnement du haut moyen-âge dans un des pays les plus modernes du monde,
- regroupés dans des quartiers par les décisions politiques, les impératifs financiers et le désir de se retrouver entre soi,

n’est pas abordé : ce n’est plus un problème marocain.