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TOLSTOÏ : GUERRE ET PAIX

Sur le Télérama de mars 09, 100 écrivains français donnaient chacun leurs 10 livres favoris. Guerre et Paix n'était pas cité une seule fois, Anna Karénine seulement 5 fois.

En 2007, 125 écrivains anglo-saxons, se livrant au même exercice, ont placé en première et troisième positions les deux chefs-d'oeuvre de TolstoÏ...

Vous en déduirez ce que vous voudrez.


GUERRE ET PAIX

L’enthousiasme était devenu sa fonction sociale et il lui arrivait de se montrer enthousiaste alors même qu’elle n’en avait aucune envie, uniquement pour ne pas décevoir l’attente de ceux qui la connaissaient…

Ainsi Anna Pavlovna servait à ses hôtes d’abord le vicomte, ensuite l’abbé, comme des mets d’un suprême raffinement.

« Nous n’aimons pas les gens tant pour le bien qu’ils nous ont fait, mais pour le bien que nous leur avons fait ».

Son visage maigre, épuisé et jaunâtre, était marqué de profondes rides (…). Les déplacements de ces rides constituaient les principaux jeux de physionomie de Bilibine.

Elle se tut comme se taisent toujours, dans l’attente de quelque amabilité, les femmes qui font allusion à leur âge.

Au milieu des préoccupations mesquines qui liaient entre eux les membres de cette société s’était introduit un sentiment simple, naturel, l’attirance réciproque d’un homme et d’une femme. Et ce sentiment humain écrasait tout et dominait les bavardages futiles. (…) Le diplomate se taisait tristement en quittant le salon ; toute la vanité de sa carrière diplomatique lui apparaissait en comparaison du bonheur de Pierre. (…). La princesse (…) était dévorée d’envie pour le bonheur de sa fille.

Elle avait entrepris le prince Basile sur ce ton badin dont usent les personnes gaies et bavardes, et qui consiste à laisser entendre qu’entre votre interlocuteur et vous existent d’anciennes plaisanteries et des souvenirs amusants, en partie ignorés des autres, alors qu’en réalité les souvenirs de ce genre n’existent pas…

Comme il arrive toujours aux femmes privées depuis longtemps de société masculine, dès l’apparition d’Anatole, les trois femmes de la maison sentirent pareillement que jusqu’à ce moment, au fond, elles ne vivaient pas ; leur capacité de penser, de sentir, d’observer, se décupla instantanément et on eût dit que leur existence, jusqu’à présent plongée dans l’ombre, s’éclairait soudain d’une lumière nouvelle, pleine de sens.

Il avait l’intention en commençant son récit de dire les choses telles qu’elles s’étaient passées, mais involontairement, imperceptiblement et fatalement, il aboutit au mensonge. (…) Raconter la vérité est très difficile.

(religion) Rien, il n’y a rien de certain que le néant de tout ce que je comprends, et la grandeur de quelque chose d’incompréhensible, mais d’essentiel.

Rostov était très heureux de l’affection dont on l’entourait, mais la première minute de son arrivée lui avait procuré une telle joie que le bonheur présent ne lui suffisait plus et il attendait encore quelque chose, encore et encore.

Il désigna un paysan qui passait devant eux en se découvrant. – Tu veux lui donner des besoins moraux, or il me semble à moi que le seul bonheur possible est un bonheur animal et toi, tu veux précisément l’en priver. Moi, je l’envie, et toi, tu veux le faire pareil à moi, mais sans lui donner mes moyens… ( + travail, soins, Prince André, voir p. 628)

Je vis et ce n’est pas de ma faute ; donc il faut s’arranger de quelque façon pour vivre le mieux possible sans gêner personne jusqu’à la mort (Prince André)

(Vous dites :) Nous (francs-maçons) découvrirons le but de la vie et le destin de l’homme, les lois qui gouvernent le monde. Mais qui sont ces « nous » ? Des hommes. Comment savez-vous tout cela ? Suis-je le seul à ne pas voir ce que vous voyez ? Vous voyez sur la terre le règne du bien et de la vérité, et moi je ne le vois pas (Prince André)

Tout cela était l’œuvre d’Anissa Feodorovna. Tout cela évoquait Anissa Féodorovna. Tout cela avait la senteur, la saveur d’Anissa Féodorovna ; tout avait sa succulence, sa propreté, sa blancheur et son agréable sourire.

Elle obligea Boris à dire tout ce qu’on dit en pareil cas, à lui dire qu’il l’aimait et n’avait jamais aimé aucune femme comme il l’aimait. Elle savait que, pour les propriétés de Penza et les forêts de Novgorod, elle avait le droit d’exiger cela, et elle obtint ce qu’elle exigeait.

Elle se mit à sangloter, s’abandonnant à ce désespoir qu’éprouvent ceux qui sentent qu’ils sont seuls responsables de leur malheur.

Ce besoin de discuter et de prendre feu pour des choses qui ne vous touchent pas, uniquement pour étouffer des pensées intimes par trop pénibles.

Et chose terrible à dire, souvent elle (la Princesse Marie) l’observait non pas avec l’espoir de découvrir des symptômes d’amélioration, mais en souhaitant découvrir les signes d’une fin prochaine. Et ce qui était plus affreux encore c’est que depuis le début de la maladie de son père (…) tous ses désirs et ses espoirs d’une vie personnelle, endormis, oubliés, s’étaient maintenant réveillés.

Toute la tendresse qu’elle éprouvait pour son père disparut instantanément pour faire place à un sentiment d’horreur devant ce qui était là. « Non, il n’est plus ! Il n’est plus. Mais il y a là, à l’endroit même où il était, quelque chose d’inconnu, d’hostile, un mystère terrifiant, bouleversant et repoussant ».

Pierre avait pour la première fois connu ce sentiment étrange, enivrant, au palais Slobodski, quand il découvrit subitement que seule la jouissance qu’on éprouve à y renoncer confère une certaine valeur à la richesse, et au pouvoir, et à la vie, et à tout ce que les hommes s’efforcent d’acquérir et de sauvegarder.

On eût dit qu’ils avaient à se partager une certaine dose d’animation, et qu’à mesure qu’elle augmentait chez la femme, elle baissait chez le mari.

Nicolas reconnut immédiatement la princesse Marie, non pas tant à son profil qu’on apercevait sous son chapeau qu’à ce sentiment de timidité, de crainte et de pitié qui le saisit aussitôt.

Cette vie supérieure, spirituelle, Nicolas ne pouvait en souffrir l’expression chez les hommes, il la traitait avec mépris de philosophie, de rêvasserie ; mais il en sentait l’attrait irrésistible chez la princesse Marie, et précisément dans cette tristesse, qui révélait la profondeur d’un monde spirituel qui lui était étranger.

Et cependant, tout au long de sa vie, Pierre ne se souvint et ne parla jamais qu’avec enthousiasme de ce mois de captivité, évoquant ces sensations puissantes et joyeuses qu’il ne devait plus retrouver, et surtout la paix de l’âme, l’absolue liberté intérieure qu’il n ‘avait connues qu’en ce temps-là. (…) En captivité, Pierre avait découvert -et cela non pas avec son intelligence mais avec tout son être vivant- que l’homme est créé pour le bonheur, que le bonheur est en lui, qu’il consiste en la satisfaction des besoins naturels de l’homme et que tout le malheur vient non de l’insuffisance mais de l’excès. (cf Montaigne, Sénèque…)

Il (Pierre) avait appris qu’il n’y a au monde rien d’effrayant. Il avait appris que, comme il n’existe pas au monde de situation où l’homme soit heureux et entièrement libre, il n’existe pas non plus de situation où il soit totalement malheureux et privé de liberté. (+ voir p. 734)

Il (Pierre) sentait qu’il (le but de la vie) n’existait pas et ne pouvait pas exister. Et c’est l’absence de ce but qui lui donnait cette pleine et joyeuse conscience de sa liberté qui faisait alors son bonheur.

Il éprouvait la rare joie que donnent à l’homme les femmes qui écoutent.

Si l’on admet que la vie humaine peut être gouvernée par la raison, alors il n’y a même plus possibilité de vie. (voir p. 850-851)

Dans le visage transformé du caporal, dans le son de sa voix, dans le fracas excitant et assourdissant des tambours, Pierre reconnut cette force mystérieuse et indifférente à tout qui obligeait les hommes, en dépit de leur volonté, à tuer leurs semblables (…). Craindre cette force, essayer de l’éviter, adresser des demandes et des exhortations aux hommes qui étaient ses instruments, cela était inutile. Il fallait attendre et patienter.

… les hommes qui dans le mariage ne voient que le plaisir qu’obtiennent les époux l’un de l’autre, c’est-à-dire seulement le début du mariage, et non pas la signification complète qui réside dans la famille.

Monuments littéraires :
- La partie de chasse et la soirée qui suit (p. 805 - 830)
- Mort du prince André (p. 600-613)

(pages Folio)