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MONTAIGNE : LES ESSAIS

MONTAIGNE – LES ESSAIS


ATTITUDE
- Je hais à mort de sentir au flatteur ; qui (ce qui) fait que je me jette naturellement à un parler sec, rond et cru, qui tire, à qui ne me connaît d’ailleurs, un peu vers le dédaigneux. J’honore le plus ceux que j’honore le moins (…) et m’offre maigrement et fièrement à ceux à qui je suis. Et me présente moins à qui je me suis le plus donné : il me semble qu’ils le doivent lire en mon cœur, et que l’expression de mes paroles fait tort à ma conception.
- (Démocrite et Héraclite, devant l’humaine condition, ne sortaient, le premier qu’avec un visage moqueur et riant, le second avec un visage continuellement attristé). J’aime mieux la première humeur, non parce qu’il est plus plaisant de rire que de pleurer, mais parce qu’elle est plus dédaigneuse, et qu’elle nous condamne plus que l’autre ; et il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés selon notre mérite.
- J’aime une sagesse gaie et civile, et fuis l’âpreté des moeurs et l’austérité, ayant pour suspecte toute mine rébarbative.

SCEPTICISME
- Le monde est une branloire pérenne. (…) La constance n’est autre chose qu’un branle plus languissant. (…) Je ne peins pas l’être, je peins le passage : (…) soit que je sois autre moi-même, soit que je saisisse les objets par autres circonstances et considérations. Tant y a que je me contredis bien à l’aventure, mais la vérité, (…) je ne la contredis pas. (…) Si le monde se plaint de quoi je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense pas uniquement à soi. (…) Au moins j’ai ceci selon la discipline : que jamais homme ne traita sujet qu’il entendît ni connût mieux que je fais celui que j’ai entrepris, et qu’en celui-là je suis le plus savant homme du monde.
- Il n’y a aucune constante existence, ni de notre être, ni de celui des objets. Et nous, et notre jugement, et toutes choses mortelles vont coulant et roulant sans cesse. Ainsi il ne se peut établir rien de certain de l’un à l’autre, et le jugeant et le jugé étant en continuelle mutation et branle.
- Notre âme regarde la chose d’un autre œil et se la représente par un autre visage, car chaque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres (aspects).
- Les choses ne sont pas si douloureuses, ni difficiles d’elles-mêmes, mais notre faiblesse et lâcheté les font telles.
- Diogène lavait ses choux et, voyant passer Aristippe : « Si tu savais vivre de choux, tu ne ferais pas la cour à un tyran » ; il lui fut répondu : «  Si tu savais vivre parmi leS hommes, tu ne laverais pas les choux ».  La raison est un pot à deux anses.
- Il n’y a raison qui n’en ait une contraire (les pyrrhoniens ou sceptiques)
- Nul bien ne peut nous apporter du plaisir, si ce n’est celui à la perte duquel nous sommes préparés. (cf Tolstoï -Pierre-)
- Des plaisirs et des biens que nous avons, il n’en est aucun exempt de quelque mélange de mal et d’incommodité. (…) « Les dieux vendent tous les biens qu’ils nous donnent » (prov grec) 
- Quand je me confesse à moi religieusement, je trouve que la meilleure bonté que j’aie a de la teinture vicieuse. Et crains que Platon (…) y eût senti quelque ton gauche de mixion humaine, mais ton obscur, et sensible seulement à soi.  L’homme, en tout et pour tout, n’est que rapiècement et bigarrure.
- « Après que les choses se sont produites, on leur trouve une interprétation qui vérifie les conjectures » (Cicéron) Comme on dit d’Epiménide qu’il devinait à reculons.

JUGEMENT
- Je n’ai pas cette erreur commune de juger d’un autre selon que je suis.
- Et si (d’ailleurs) les aime et les honore d’autant plus qu’ils sont autres que moi. Je désire singulièrement qu’on nous juge chacun à part soi, et qu’on ne me tire (conclue pour moi) en conséquence des communs exemples.
- (…) ce n’est pas tour de rassis entendement de nous juger simplement par nos actions de dehors ; il faut sonder jusqu’au dedans, et voir par quels ressorts se donne le branle ; mais, d’autant que c’est une hasardeuse et haute entreprise, je voudrais que moins de gens s’en mêlassent.
- Quand j’entends réciter l’état de quelqu’un, je ne m’amuse (arrête) pas à lui ; je tourne incontinent les yeux à moi, voir comment j’en suis.

MODERATION
- Comme si nous avions l’attouchement infect, nous corrompons par notre maniement les choses qui d’elles-mêmes sont belles et bonnes. Nous pouvons saisir la vertu de façon qu’elle en deviendra vicieuse si nous l’embrassons d’un désir trop âpre et violent.
- « Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sobrement sages » (source religieuse)
- Le sage doit au-dedans retirer son âme de la presse, et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses ; mais, quant au dehors, qu’il doit suivre absolument les façons et formes reçues.
- C’est la seule humilité et soumission qui peut effectuer (faire) un homme de bien.
- La sagesse a ses excès et n’a pas moins besoin de modération que la folie.

HONNEURS
Louez un bossu de sa belle taille, il le doit recevoir à injure. Si vous êtes couard et qu’on vous honore pour un vaillant homme, est-ce de vous qu’on parle ?

FEMMES
- François, duc d’Ecosse, (dit) qu’une femme était assez savante quand elle savait mettre différence entre la chemise et le pourpoint de son mari.
- Nous (…) les voulons saines, vigoureuses, en bon point, bien nourries, et chastes ensemble, c’est-à-dire chaudes et froides…
- Nous les dressons dès l’enfance aux entremises de l’amour : leur grâce, leur attifure (coiffure), leur science, leur parole, toute leur instruction ne regarde qu’à ce but. (…) Il n’est ni parole, ni exemple, ni démarche qu’elles ne sachent mieux que nos livres : c’est une discipline qui naît dans leurs veines. (…) Qui n’eût tenu un peu en bride cette naturelle violence de leur désir par la crainte et honneur de quoi on les a pourvues, nous étions diffamés.
- … Mâles et femelles sont jetés au même moule ; sauf l’institution et l’usage, la différence n’y est pas grande. (…) Il est bien plus aisé d’accuser l’un sexe que d’excuser l’autre.

MARIAGE
- Je veux donc (…) apprendre ceci aux maris (…) : c’est que les plaisirs mêmes qu’ils ont à l’accointance de leur femmes sont réprouvés si la modération n’y est observée ; et qu’il y a de quoi faillir en licence et débordement, comme en un sujet illégitime. (…) Elles sont toujours assez éveillées pour notre besoin.
- Il faut, dit Aristote, toucher sa femme prudemment et sévèrement, de peur qu’en la chatouillant trop lascivement le plaisir la fasse sortir hors des gonds de raison.
- Je ne vois point de mariages qui faillent plus tôt et se troublent que ceux qui s’acheminent par la beauté et désirs amoureux. Il y faut des fondements plus solides et plus constants, et y marcher d’aguet (avec précaution) ; cette bouillante allégresse n’y vaut rien. (…) Un bon mariage, s’il en est, refuse la compagnie et conditions de l’amour. Il tâche à représenter celles de l’amitié. C’est une douce société de vie, pleine de constance, de fiance, et d’un nombre infini d’utiles et solides offices (services) et obligations mutuelles.
- Peu de gens ont épousé des amies (maîtresses) qu’ils ne s’en soient repentis. Et jusqu’en l’autre monde. Quel ménage a fait Jupiter avec sa femme qu’il avait premièrement pratiquée et jouie par amourettes, C’est ce qu’on dit : chier dans son panier pour après le mettre sur sa tête.
- Si on ne fait pas toujours son devoir, du moins le faut-il toujours aimer et reconnaître. C’est trahison de se marier sans s’épouser.
- (Prendre ou ne pas prendre femme) Lequel des deux qu’on fasse, on s’en repentira. (Socrate)
- Celui-là s’y entendait, ce me semble, qui dit qu’un bon mariage se dressait d’une femme aveugle et d’un mari sourd.
- Aelius Vérus, empereur, répondit à sa femme, comme elle se plaignait de quoi il se laissait aller à l’amour d’autres femmes, qu’il le faisait par occasion consciencieuse (raison de conscience), d’autant que le mariage était un nom d’honneur et de dignité, non de folâtre et lascive concupiscence.
- Aristippe parlant à des jeunes gens qui rougissaient de le voir entrer chez une courtisane : « Le vice est de n’en pas sortir, non pas d’y entrer. »

PLAISIR
- Mais, à parler en bon escient, est-ce pas un misérable animal que l’homme ? A peine est-il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de goûter un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par discours (diminuer par raison) : il n’est pas assez chétif si, par art et étude, il n’augmente sa misère. La sagesse humaine fait bien sottement l’ingénieuse de s’exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptés qui nous appartiennent (…). Quoi (Que dire de ce) que nos médecins spirituels et corporels, comme par un complot fait entre eux, ne trouvent aucune voie à la guérison, ni remède aux maladies du corps et de l’âme, que par le tourment, la douleur et la peine – les veilles, les jeûnes, les haires, les exils lointains et solitaires, les prisons perpétuelles, les verges et autres afflictions ont été introduits pour cela, mais en telle condition que ce soient véritablement afflictions, et qu’il y ait de l’aigreur poignante (…)
- Quel monstrueux animal qui se fait horreur à soi-même, à qui ses plaisirs pèsent ; qui se tient à malheur !
- Il faut retenir avec nos dents et nos griffes l’usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings les uns après les autres…
- En vérité, en ce déduit (plaisir amoureux), le plaisir que je fais chatouille plus vivement mon imagination que celui que je sens. Or celui-là n’a rien de généreux qui peut recevoir du plaisir où il n’en donne point ; c’est une vile âme…
- L’amour se fonde au seul plaisir, et l’a, de vrai, plus chatouillant, plus vif et plus aigu (que le mariage) ; un plaisir attisé par la difficulté. Il y faut de la piqûre et de la cuisson. Ce n’est plus amour s’il est sans flèches et sans feu.

AMITIÉ
- Les hommes de la société et familiarité desquels je suis en quête sont ceux qu’on appelle honnêtes et habiles hommes ; l’image de ceux-ci me dégoûte des autres. C’est, à bien le prendre, de nos formes, la plus rare, et forme qui se doit principalement à la nature. La fin de ce commerce, c’est simplement la privauté, fréquentation et conférence (conversation) : l’exercice des âmes, sans autre fruit.
- C’est aussi pour moi un doux commerce que celui des belles et honnêtes femmes. (…) C’est folie d’y attacher toutes ses pensées et s’y engager d’une affection furieuse et indiscrète. Mais d’autre part, de s’y mêler sans amour et sans obligation de volonté, en forme de comédiens, pour y jouer un rôle commun de l’âge et de la coutume et n’y mettre du sien que les paroles, c’est, de vrai, pourvoir à sa sûreté, mais bien lâchement, comme celui qui abandonnerait son honneur, ou son profit, ou son plaisir, de peur du danger ; car il est certain que, d’une telle pratique, ceux qui la dressent n’en peuvent espérer aucun fruit qui touche et satisfasse une belle âme. Il faut avoir en bon escient désiré ce qu’on veut prendre en bon escient plaisir de jouir. (…) De moi, je ne connais pas plus Vénus sans Cupidon qu’une maternité sans engeance ; ce sont des choses qui s’entre-prêtent et s’entre-doivent leur essence. Ainsi cette piperie rejaillit sur celui qui la fait : il ne lui coûte guère, mais il n’acquiert aussi rien qui vaille.
 - Ils font les poursuivants en Italie, et les transis, de celles même qui sont à vendre ; et se défendent ainsi : Qu’il y a des degrés en la jouissance (…). Elles ne vendent que leur corps, et c’est la volonté qu’ils entreprennent, et ont raison. C’est la volonté qu’il faut servir et pratiquer. J’ai horreur d’imaginer mien un corps privé d’affection.

AMOUR
- Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi.»

SEXE
- On a raison de remarquer l’indocile liberté de ce membre, s’ingérant si importunément lorsque nous n’en avons que faire, et défaillant si importunément lorsque nous en avons le plus affaire, et contestant de l’autorité si impérieusement avec notre volonté, refusant avec tant de fierté et d’obstination nos sollicitations et mentales et manuelles.
- Les dieux, dit Platon, nous ont fourni d’un membre inobédient (désobéissant) et tyrannique, qui, comme un animal furieux, entreprend, par la violence de son appétit, de tout soumettre à soi. De même aux femmes : un animal glouton et avide, auquel, si on refuse aliments en sa saison, il forcène, impatient de délai, et, soufflant sa rage en leur corps, empêche (bouche) les conduits, arrête la respiration, causant mille sortes de maux, jusqu’à ce qu’ayant humé le fruit de la soif commune, il en ait largement arrosé et ensemencé le fond de leur matrice.
- Je trouve plus aisé de porter une cuirasse toute sa vie qu’un pucelage ; et le vœu de virginité est le plus noble de tous les vœux, comme étant le plus âpre.
- Et, considérant maintes fois la ridicule titillation de ce plaisir, les absurdes mouvements écervelés et étourdis de quoi il agite Zénon et Cratippe, cette rage indiscrète, ce visage enflammé de fureur et de cruauté au plus doux effet de l’amour, puis cette morgue grave, sévère et extatique en une action si folle, et qu’on ait logé pêle-mêle nos délices et nos ordures ensemble et que la suprême volupté ait du transi et du plaintif comme la douleur, je crois qu’il est vrai ce que dit Platon que l’homme est le jouet des dieux, et que c’est par moquerie que nature nous a laissé la plus trouble de nos actions, la plus commune, pour nous égaler (rendre égaux) par là, et apparier les fous et les sages, et nous et les bêtes.

ABONDANCE
- A qui en fait ordinaire (des plaisirs), le goût devient fade et malplaisant ; ni les dames ne chatouillent celui qui en jouit à cœur saoul.
- Il n’est rien si empêchant, si dégoûté que l’abondance.
- Quel appétit ne se rebute à voir trois cents femmes à sa merci, comme les a le Grand Turc en son sérail ?
- « Plus féroce que les armes, l’abondance pèse sur nous » (Juvénal)

LES ANCIENS
En toute sorte de magnificence, de débauche et d’inventions voluptueuses, de molesse et de somptuosité, nous faisons, à la vérité, ce que nous pouvons pour les égaler, car notre âme est bien aussi gâtée que la leur ; mais notre suffisance (talent) n’y peut arriver ; nos forces ne sont plus capables de les joindre en ces parties-là vicieuses qu’aux vertueuses (…) ; les âmes, à mesure qu’elles sont moins fortes, elles ont d’autant moins de moyens de faire ni fort bien, ni fort mal.

VIEILLESSE
- Le saut n’est pas si lourd du mal-être au non-être, comme il l’est d’un être doux et florissant à un être pénible et douloureux.
- Le corps, courbe et plié, a moins de force à soutenir un faix ; aussi a notre âme : il la faut dresser et élever contre l’effort de cet adversaire.
- Rien n’est assez grand ni assez admirable
  Pour résister à l’usure du temps
  Qui peu à peu éteint notre émerveillement. (Lucrèce)
- Qui vit jamais vieillesse qui ne louât le temps passé et ne blamât le présent, chargeant le monde  et les mœurs des hommes de sa misère et de son chagrin ? Nous entraînons tout avec nous.
- Ce que je serai maintenant, ce ne sera plus qu’un demi-être, ce ne sera plus moi. Je m’échappe tous les jours et me dérobe à moi.
- Je serais honteux et envieux que la misère et défortune de ma décrépitude eussent à se préférer à mes bonnes années, saines, éveillées, vigoureuses, et qu’on eût à m’estimer non par où j’ai été, mais par où j’ai cessé d’être.
- Elle (la vieillesse) nous nous attache plus de rides en l’esprit qu’au visage ; et ne se voit point d’âmes, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent à l’aigre et au moisi.
- Les ans m’entraînent s’ils veulent, mais à reculons ! Autant que mes yeux peuvent reconnaître cette belle saison expirée, je les y détourne à secousses.
- Je marquais autrefois les jours pesants et ténébreux comme extraordinaires ; ceux-là sont tantôt les miens ordinaires ; les extraordinaires sont les beaux et sereins. Je m’en vais au train de tressaillir comme d’une nouvelle faveur quand aucune chose ne me deult (m’afflige).
- J’aime mieux être moins longtemps vieux que d’être vieux avant que de l’être. Jusqu’aux moindres occasions de plaisir que je peux rencontrer, je les empoigne. Ma philosophie est en action, en usage naturel et présent, peu en fantaisie (imagination). Prissé-je plaisir à jouer aux noisettes et à la toupie !

MORT
- Philosopher, c’est apprendre à mourir
- La mort est la recette à tous les maux.
- La plus volontaire mort, c’est la plus belle ; la vie dépend de la volonté d’autrui, la mort de la nôtre.
- Funérailles : C’est un soin qu’il faut mépriser totalement pour nous, mais ne pas négliger pour les nôtres. (Ciceron)
- Tu demandes où tu seras après la mort ? Où sont ceux qui ne sont pas nés. (Sénèque)
- Ou elle est passée, ou elle va venir : il n’est rien de présent pour elle (La Boétie)
- Elle ne vous concerne ni mort ni vif : vif parce que vous êtes, mort parce que vous n’êtes plus.
- « Il quitta la vie heureux d’avoir trouvé une raison de se donner la mort » (Cicéron)
- Les morts, je ne les plains guère, et les envierais plutôt ; mais je plains bien fort les mourants.
- « Je n’ai pas envie de mourir, mais être mort m’est indifférent » (Cicéron)
- « Sauver un  homme contre son gré, c’est le tuer » (Horace)
- L’extrême degré de traiter courageusement la mort, c’est de la voir non seulement sans étonnement (épouvante), mais sans soin (souci), continuant libre le train de sa vie jusque dans elle.

VERTU
- Térès soulait dire que, quand il ne faisait pas la guerre, il lui était d’avis qu’il n’y avait point de différence entre lui et son palefrenier.
- S’il ne faut coucher sur la dure, soutenir armé de toutes pièces la chaleur du midi, se paître d’un cheval ou d’un âne, se voir détailler en pièces et arracher une balle d’entre les os, se souffrir recoudre, cautériser et sonder, par où s’acquerra l’avantage que nous voulons avoir sur le vulgaire ?
- Les exemples nous apprennent qu’en cette martiale police (le gouvernement de Sparte) et en toutes ses semblables, que l’étude des sciences amollit et effémine les courages plus qu’elle ne les fermit et aguerrit. Je trouve Rome plus vaillante avant qu’elle fût savante. (+ Turcs, Scythes, Parthes, Goths, Tamerlan…)
- La vieille Rome me semble en avoir bien porté de plus grande valeur, et pour la paix et pour la guerre, que cette Rome savante qui se ruina soi-même.
- Je trouve par expérience qu’il y a bien à dire (une grande différence) entre les boutées et saillies de l’âme, ou une résolue et constante habitude ; et vois bien qu’il n’est rien que nous ne puissions, jusqu’à surpasser la divinité même (…). Mais c’est par secousses. (…) ce tourbillon franchi, nous voyons que, sans y penser, elle se débande et relâche d’elle-même (…), de façon qu’alors, à toute occasion, pour un oiseau perdu ou un verre cassé, nous nous laissons émouvoir à peu près comme l’un du vulgaire. Sauf l’ordre, la modération et la constance, j’estime que toutes choses sont faisables par un homme bien manque et défaillant en gros.

EDUCATION
- Il ne faut pas attacher le savoir à l’âme, il faut l’y incorporer ; il ne l’en faut pas arroser, il faut l’en teindre ; et, s’il ne la change ni améliore son état imparfait, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là.
- Nous prenons en garde les opinions et le savoir d’autrui, et puis c’est tout. Il faut les faire nôtres.
- Nous nous laissons si fort aller sur les opinions d’autrui que nous anéantissons nos forces. Me veux-je armer contre la crainte de la mort ? C’est aux dépens de Sénèque. Veux-je tirer de la consolation pour moi, ou pour un autre ? Je l’emprunte à Cicéron. Je l’eusse prise en moi-même si on m’y eut exercé. Je n’aime point cette suffisance (talent) relative et mendiée.
- Je n’ai vu autre effet aux verges, sinon de rendre les âmes plus lâches ou plus malicieusement opiniâtres.
- Quand je pourrais me faire craindre, je voudrais encore mieux me faire aimer.

HUMAINE CONDITION
- Il semble, à la vérité, que nature, pour la consolation de notre état misérable et chétif, ne nous ait donné en partage que la présomption. C’est ce que dit Epictète : que l’homme n’a proprement sien que l’usage de ses opinions. Nous n’avons que du vent et de la fumée en partage.
- L’irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de notre nature (…) Nous ne pensons ce que nous voulons qu’à l’instant que nous le voulons, et changeons comme cet animal qui prend la couleur du lieu où il se couche. (…) ce n’est que branle et inconstance. (…) Et se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes, que de nous à autrui.
- Il nous faut abêtir pour nous assagir, et nous éblouir pour nous guider.
- Nul de nous ne pense assez n’être qu’un.
- Il n’est rien de certain que l’incertitude, et rien de plus misérable et plus fier que l’homme (Pline)
- Chacun fuit à le (l’homme) voir naître, chacun suit à le voir mourir. Pour le détruire, on cherche un champ spacieux en pleine lumière ; pour le construire, on se musse (cache) dans un creux ténébreux et contraint. C’est le devoir de se cacher et rougir pour le faire ; c’est la gloire, et naissent plusieurs vertus de le savoir défaire.

JUSTICE
- (Les Indiens) répondirent qu’ils avaient aperçu qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés (prochains) étaient mendiants à leur porte, et qu’ils trouvaient étrange comme ces moitiés-ci nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice qu’ils ne prissent les autres à la gorge ou missent le feu à leurs maisons.
- Les sauvages ne m’offensent pas tant de rôtir et manger les corps des trépassés que ceux qui les tourmentent et les persécutent vivants.
- Les exécutions mêmes de la justice, pour raisonnables qu’elles soient, je ne puis les voir d’une vue ferme.
- De les condamner parce qu’ils ont failli, ce serait bêtise, comme dit Platon, car ce qui est fait ne se peut défaire ; mais c’est afin qu’ils ne faillent plus de même, ou qu’on fuie l’exemple de leur faute.

SOLITUDE
- Ce n’est pas que le sage ne puisse partout vivre content, voire et seul dans la foule d’un palais ; mais s’il est à choisir, il en fuira, dit-il, même la vue. Il portera (supportera), s’il est besoin, cela, mais s’il est en lui, il élira ceci. Il ne lui semble point suffisamment s’être défait de ses vices s’il faut encore qu’il conteste (affronte) ceux d’autrui.
- Il n’y a guère moins de tourment au gouvernement d’une famille que d’un état entier. Où que l’âme soit empêchée, elle y est toute.
- Par quoi ce n’est pas assez de s’être écarté du peuple ; ce n’est pas assez de changer de place : il se faut écarter des conditions populaires qui sont en nous. Il se faut séquestrer et ravoir de soi. (pas « comme le chien qui a brisé sa chaîne après un long effort, et qui, en fuyant, en traîne un long morceau à son cou. » Perse)
- Ce n’est pas une entière liberté si nous tournons encore la vue vers ce que nous avons laissé, nous en avons la fantaisie (imagination) pleine.
- Ainsi il faut ramener et retirer en soi : c’est la vraie solitude (…).
- Il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissions notre vraie liberté, et principale retraite et solitude. En celle-ci faut-il prendre notre ordinaire entretien de nous à nous-mêmes, si privée que nulle accointance ou communication étrangère y trouve place ; discourir et y rire comme sans femme, sans enfants et sans biens, sans train et sans valets…
- … plions bagage, prenons de bonne heure congé de la compagnie ; dépêtrons-nous de ces violentes prises qui nous engagent ailleurs et éloignent de nous. Il faut (…) aimer ceci et cela, mais n’épouser rien que soi. C’est-à-dire : le reste soit à nous, mais non pas joint et collé en façon qu’on ne le puisse déprendre sans nous écorcher ni arracher ensemble quelque pièce du nôtre. La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi.
- Le plus puissant des hommes est celui qui se rend maître de soi (Sénèque)
- Quittez avec les autres voluptés celle qui vient de l’approbation d’autrui. (…) celui qui se peinait si fort en un art qui ne pouvait venir à la connaissance de guère de gens : « J’en ai assez de de peu, répondit-il ; j’en ai assez d’un seul ; j’en ai assez de pas un. »
- Tout contentement d’un mortel est mortel.
- Retirez-vous en vous, mais préparez-vous premièrement à vous y recevoir. Ce serait folie de vous fier à vous-même si vous ne vous savez gouverner. Il y a moyen de faillir en la solitude comme en la compagnie.

MEDECINS
- Je réponds à ceux qui me pressent de prendre médecine qu’ils attendent au moins que je sois rendu à mes forces et à ma santé pour avoir plus de moyen de soutenir l’effort et la hasard de leur breuvage.

LIVRES
- Je n’aime que les livres plaisants et faciles, qui me chatouillent, ou ceux qui me consolent et conseillent à régler ma vie et ma mort, « me promenant, silencieux, dans les forêts paisibles, préoccupé des choses dignes d’intéresser le sage et l’homme de bien » (Horace)
- Je ne cherche aux livres qu’à m’y donner du plaisir par un honnête amusement, ou, si j’étudie, je ne cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même, et qui m’instruise à bien mourir et à bien vivre.
- Poésie : Virgile (Géorgiques), Lucrèce, Catulle et Horace, Lucain, Térence (âme, mœurs). Les anciens ont évité l’affectation et les fantastiques élévations (hyperboles)… Ils ont de quoi rire partout, il ne faut pas qu’ils se chatouillent. Opuscules de Plutarque, Lettres à Lucilius de Sénèque.

MÉTHODE
- Si c’est un sujet que je n’entende point, à cela même je l’essaie, sondant le gué de bien loin.
- Je ne vois le tout de rien. Ne (ce que ne) font pas ceux qui promettent de nous le faire voir. De cent membres et visages qu’a chaque chose, j’en prends tantôt un à lécher seulement, tantôt à effleurer, et parfois à pincer jusqu’à l’os. 
- C’est une hardiesse dangereuse, et de conséquence, outre l’absurde témérité qu’elle traîne avec soi, de mépriser ce que nous ne concevons pas.
- Je propose des fantaisies informes et irrésolues, comme font ceux qui proposent des questions douteuses à débattre aux écoles, non pour établir la vérité, mais pour la chercher.
- Et puis, me trouvant entièrement dépouvu et vide de toute autre matière, je me suis présenté moi-même à moi pour argument et pour sujet.
- Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait, livre consubstanciel à son auteur, d’une occupation propre, membre de ma vie, non d’une occupation et fin tierces et étrangères comme tous les autres livres.
- Les autres forment l’homme, je le récite, et en représente un particulier bien mal formé, et lequel, si j’avais à  façonner de nouveau, je ferais vraiment bien autre qu’il n’est. 
- Au reste, je me suis ordonné d’oser dire tout ce que j’ose faire, et me déplais des pensées mêmes impubliables. La pire de mes actions et conditions ne me semble pas si laide comme je trouve laid et lâche de ne l’oser avouer. (…) Dieu veuille que cet excès de ma licence attire nos hommes jusqu’à la liberté, par-dessus ces vertus couardes et mineuses nées de nos imperfections. Qu’aux dépens de mon immodération je les attire jusqu’au point de la raison !
- Les maux de l’âme s’obscurcissent en leur force : le plus malade les sent le moins. Voilà pourquoi il les faut souvent remanier au jour d’une main impiteuse (impitoyable), les ouvrir et les arracher du cœur de notre poitrine.
- Il faut rebrasser (retrousser) ce sot haillon qui couvre nos mœurs. Ils envoient leur conscience au bordel et tiennent leur contenance (apparence) en règle.
- Je suis affamé de me faire connaître, et ne me chaut à combien (de gens), pourvu que ce soit véritablement ; ou pour dire mieux, je n’ai faim de rien, mais je crains mortellement d’être pris en échange (pour un autre) par ceux à qui il arrive de connaître mon nom.
- Nous ne sommes que cérémonie ; la cérémonie nous emporte, et nous laissons la substance des choses. (…) Nous avons appris aux dames à rougir entendant seulement nommer ce qu’elles ne craignent aucunement à faire.
- Qu’a fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne et pour l’exclure des propos sérieux et réglés ? Nous prononçons hardiment : tuer, dérober, trahir ; et cela nous ne l’oserions qu’entre les dents ? (…) Enfin, qui déniaiserait l’homme d’une si scrupuleuse superstition verbale n’apporterait pas grande perte au monde. Notre vie est partie en folie, partie en prudence. Qui n’en écrit que réveremment et régulièrement, il en laisse en arrière plus de la moitié.

À SAVOURER
- …chacun en sa chacunière.
- Celui-ci, tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir après minuit d’une étude…
- … une philosophie ostentatrice et parlière…
- … l’aisance et la facilité leur ôte (aux privilégiés) l’aigre-douce pointe que nous trouvons dans le plaisir…
- « … pour sentir le polype et le bouc immonde réfugié sous tes aisselles poilues » (Horace)
- …les étroits baisers de la jeunesse, savoureux, gloutons et gluants…
- Je me suis souvent chatouillé de ce pensement que…
- Je gauchis tout doucement et dérobe ma vue de ce ciel orageux et nubileux que j’ai devant moi, (…) et me vais amusant en la recordation des jeunesses passées.
- (Plutarque) : Je ne le puis si peu raccointer que je n’en tire cuisse ou aile.
- … plus j’ahane à le trouver, plus je l’enfonce en oubliance…
- Pour finir ce notable commentaire, qui m’est échappé d’un flux de caquet…
- Il y a quelque ombre de friandise et de délicatesse qui nous flatte au giron même de la mélancolie.

DIVERS
- Nul n’est mal longtemps qu’à sa faute.
- L’évidence est affaiblie par la discussion (Cicéron)
- « Et la vierge timide tourne le pouce afin que meure celui qui est à terre » (Prudence)