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HESSE : NARCISSE ET GOLDMUND

Un voyageur croisé à Madagascar m'a offert Narcisse et Goldmund, de Hesse, dont je n'avais rien lu. Plus tard j'ai écrit ces deux petites choses sur ce livre, dans mon recueil d'impressions de voyage "L'humanité dans tous ses états".. 


     Au retour de Madagascar :

     "Madagascar, c’était il y a un mois : le temps de mettre au propre ces quelques notes, et de lire Narcisse et Goldmund. Quand j’ai posé ce livre, hier soir, j’ai été emporté par une crise de larmes comme je n’en avais pas connu depuis la mort de Brassens, voici vingt ans... De gros sanglots irrépressibles. Je ne veux pas analyser mon émotion, je ne veux pas parler de ce livre, je ne veux l’offrir à personne, ni le conseiller non plus. Je veux juste le relire, très vite, et le relire encore, plus tard, plusieurs fois. Je veux l’apprendre par cœur. Un type a croisé mon chemin, aux antipodes ou presque, et m’a offert le livre de ma vie. Cet inconnu a pris une importance plus grande que des dizaines de gens que j’ai longtemps côtoyés, ici ou là, des concitoyens, des condisciples, des collègues, des copains, des amantes, et des amis que j’ai tenus pour proches, pour quelques semaines ou quelques mois, à certaines périodes de ma vie... Allez, faites vos valises : le bonheur est au bout du monde. Dès qu’on en revient."

     Plus tard, à l'île Rodrigues :

     "J’avais glissé dans mes bagages Narcisse et Golmund. Depuis quelques mois, je deviens peut-être aussi con que Dewaère qui n’écoutait que Mozart, dans je ne sais quel film… J’ai relu cette fois pour en extraire des phrases importantes, que je consigne sur un bout de papier… Celle-ci par exemple : «Mais comment veux-tu mourir un jour, Narcisse, puisque tu n’as point de mère ? Sans mère on ne peut pas aimer, sans mère on ne peut pas mourir... »  Certaines phrases n’ont pas besoin d’avoir de sens non seulement pour être belles, c’est évident, mais aussi pour être vraies.

     A ce propos, je voudrais poser une importante critique littéraire : j’en veux à ce Goldmund, qui m’enchante par ailleurs en tous points, de ne pas avoir baisé Marie, la tendre et timide boiteuse amoureuse. Respecter une femme en raison de son infirmité, c’est lui manquer de respect. Il aurait dû. Une seule fois peut-être, mais bien. Tout en sachant qu’une femme n’accorde aucun prix au plaisir, au bonheur d’un soir, fût-il intense et inoubliable, eût-elle découvert maintes émotions puissantes et nouvelles. Et Goldmund, l’éternel amoureux, connaît bien ce grand mystère de la femme, incompréhensible aux mâles, source de tous les malentendus, les malheurs, les drames : Je t’aime, je meurs dans tes bras, mais cela n’est rien, je veux que tu sois là, maintenant, demain, toujours. Celui qui saura me donner ça aura plus de prix que toi, elle dit, la femme. Et toutes les paysannes qui lui accordent une nuit courent au matin rejoindre leur époux, qui les fait trimer et leur frotte les oreilles. 

     Malgré cela, il aurait dû. Sans accorder d’importance à cette caractéristique féminine que de toute façon il ne pouvait changer -ça doit dater des temps où elles avaient besoin d’un chasseur pour ne pas mourir de faim… Il devait offrir le meilleur de ce qu’il pouvait. Le reste, le laisser aux chiens : la présence, l’attention, la durée, toutes choses qui peuvent être données par un animal de compagnie…

     Il aurait dû lui donner toute son immense tendresse, dont ont profité Lena, Lydie, et puis l’empaler, comme les paysannes qu’il prenait dans le foin, qu’elle se sente remplie, jusqu’aux dents, et mourir sur elle tremblant et vibrant il aurait dû, pour qu’elle en garde, dans son inexpérience, une trouille mémorable. On peut ensuite discuter pour savoir s’il devait partir tout de suite en s’essuyant aux rideaux ou s’il devait rester en elle, immobile et lourd, en attendant le sommeil des chairs, le retour de la tendresse. Je suis bien sûr d’avis qu’il aurait dû attendre, contre toute raison, c’est un des problèmes de ma vie. Il aurait dû, avec toujours l’espoir bête -la bêtise des hommes- d’entendre enfin ce jour-là ces mots qui n’existent que dans les romans et les chansons, là oui on ne s’en prive pas : Il m’a aimé toute la nuit, mon légionnaire, rien de rien, je ne regrette rien, etc… Tu parles.

     Mais bon, il ne l’a pas fait. On voit par là que M. Hesse, s’il est, bien sûr, les deux, est plus Narcisse le penseur que Goldmund l’artiste, c’est parfois dommage."