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STENDHAL : LUCIEN LEUWEN

     J’étais sans doute en classe de 4°, au Lycée Henri IV de Béziers. Les pions m’avaient averti plusieurs fois, il faut dire. Et ils avaient des ordres : les élèves devaient travailler en étude, surtout les panculs (je donne la traduction : les internes) qui étaient plus que d’autres sous la responsabilité de l’établissement. Travailler, et non passer leur temps à lire, parce que la lecture –on a peine à croire cela de nos jours, mais c’est bien ce qu’on pensait alors-, ça ne sert à rien. Moi, je ne travaillais jamais, sauf pour composer des rédactions, les miennes et celles de mes pourvoyeurs de devoirs de maths, d’anglais… Moi, je lisais. Tout ce que je piochais dans la bibliothèque de ma sœur, tout ce qui me tombait sous la main. Je revois encore le pion de l’étude du soir –Atome, un physicien- saisir mon livre à deux doigts, La Peste de Camus c’était, et avec condescendance, limite dégoût : « Si encore tu y comprenais quelque chose… » Beaucoup plus tard, aux relectures, j’ai su qu’effectivement, je n’y avais pas compris grand-chose, mais ça me plaisait, bon dieu, ça me plaisait ces mots et ces phrases qui vivaient dans ma tête leur vie débridée, avec leurs rythmes, leur musique, leurs images, leurs odeurs qui me transportaient, de mon collège noir, lourd et froid, vers des mondes merveilleux, réels ou imaginaires. Les pions donc m’avaient averti plusieurs fois, et l’un d’eux est passé à l’acte, ce jour-là, pendant l’étude de treize heures à treize heures quarante-cinq.

    J’étais en larmes en entrant dans la classe de français. Je revois très bien ce prof aussi. Je crois qu’il s’appelait Mas. Il était petit, ventripotent, presque chauve, lamentable. Il portait un costume gris poché aux genoux, étriqué, élimé, minable. Il avait toujours un peu de salive au coin des lèvres, de lagagne au coin de l’œil, une misère, on ne lui aurait pas donné un coup de pied. Un classique Larousse en guenilles (le même sans doute qu’il traînait depuis sa classe de quatrième à lui) pendouillait autour de sa main droite, alors que la gauche, avec laquelle il se les grattait de temps à autre, restait enfoncée dans la poche du pantalon. Il arpentait la classe d’un aller-retour lantiponnant et immuable, de la porte d’entrée à la fenêtre, en faisant bruiter ses vieux souliers ferrés par des demi-lunes à l’avant et à l’arrière, clic clic, clic clic, et il dispensait mécaniquement un cours aussi gris et terne que lui. Une loque.

    Qu’est-ce qui vous arrive ? Pour toute réponse, je lui ai montré le chantier. Qui ? a-t-il demandé, et moi : Soustelle –nous étions en pleine guerre d’Algérie, mais je ne savais pas que c’était un surnom… L’homoncule a dû s’y reprendre à trois fois pour retrouver sa respiration et articuler en plissant les yeux :

     - Il a fait ça ? Il a déchiré Lucien Leuwen ?

     La classe était figée, le silence total. Tous sentaient qu’il se passait quelque chose. Et effectivement, devant nos yeux ronds s’est opérée une incroyable transfiguration. Le vieux père Mas a semblé grandir d’un coup, il a serré les mâchoires et les poings, baissé la tête, foncé vers la porte en bousculant deux ou trois galapiats qui n’étaient pas encore assis, il ne lui manquait que le ballon ovale sous le bras, et il s’est jeté dans le couloir en martelant le sol de ses souliers ferrés : clac ! clac ! clac ! Le grand Bottin a rompu le silence : Ca va chier, il a dit. Et tous de se précipiter vers la fenêtre, pour voir notre héros traverser la cour, la tête dans les épaules, et tous de faire silence pour entendre avec délices les éclats de voix dans le bureau de Cochise, le surveillant général, nous en aurions pleuré nous les internes, vengés d’un coup de multiples brimades et vidés de multiples rancœurs par cet assaut furieux, cet acte de bravoure héroïque et brutal.

    Quand il est rentré dans la classe, chacun était assis à sa place, souffle court et mâchoire pendante. Dans le silence, et sans m’adresser un regard, il a pris son chiffon de papier de la main droite, glissé sa main gauche dans la poche du pantalon et, grattant le plus discrètement possible la région, qui devait pourtant fourmiller d’une légitime fierté, et aussi d’une secrète mais intense satisfaction, il a retrouvé sa voix monocorde pour articuler : Iphigénie, acte II scène 3, prenez vos préparations.

     Oui mais, mon vieux père Mas, tu avais beau jouer le fonctionnaire aigri et blasé, concentrant tous ses efforts dans le seul objectif de ne pas entendre les bavardages et de ne pas voir les élèves jouer aux morpions, je savais maintenant qu’il y avait en toi intransigeance, fermeté, décision, courage, fougue et générosité, que tu pouvais rugir et bondir pour défendre ce que tu aimais –les livres-, que tu étais de l’étoffe des héros.

    Je pensais à toi dans le train qui me menait vers l’aéroport. Je pensais que tu devais être, depuis longtemps, bien bien sec dans une caisse de bois vermoulu, après une carrière sans gloire et une calme retraite, que je ne t’avais jamais remercié pour tout ce que tu m’as appris ce jour-là, sans rien me dire, et j’ai fini par décider qu’il était temps de faire quelque chose pour toi –quarante ans après, nous faisons, toi et moi, un métier bien difficile ! Avant de prendre la navette pour Orly, j’ai acheté Lucien Leuwen, que je n’avais jamais relu.

    Première surprise : il y a deux tomes, un bon millier de pages en folio –je n’avais à l’esprit que deux moitiés d’un tome… Deuxième surprise : c’est en grande partie un livre qui dépeint les mœurs politiques sous Louis-Philippe… Comment pouvais-je avaler ces considérations sur les républicains, les légitimistes, les ultras (et l’ultracisme !) les bonapartistes, les libéraux, les saint-simoniens et le juste-milieu ? Troisième surprise : Alors que je n’avais gardé aucun souvenir de ce livre, je me suis finalement rendu compte que l’histoire était bien ancrée quelque part au fond de mon cerveau. J’ai retrouvé avec ravissement la première chute de cheval sous les fenêtres de Mme de Chasteller, ainsi que d’autres aventures d’un héros que j’avais aimé, et j’ai compris pourquoi j’avais tant pleuré ce jour-là.

     Quelle avait dû être l’admiration du fils de paysans que j’étais –oh, paysans aisés, et certainement pas des plus balourds- pour cet homme si fin accoutumé à la compagnie des beaux esprits, sachant tout à la fois parler aux dames et se battre en duel ! Quel personnage magnifique ! Y a-t-il mieux dans la littérature ? Il avait certainement touché quelque chose de profond en moi, une aspiration, un désir, celui-là même qui m’a poussé à quitter, vers l’âge de quinze ans (quelques mois plus tard, donc) la compagnie des fils d’ouvriers qui étaient jusque-là mes amis les plus proches pour m’intégrer à la « bande » du Café de France, lieu de rencontre de la bourgeoisie narbonnaise, où ils n’ont jamais voulu me suivre… Moi qui ai toujours été desservi par une mémoire de lièvre, j’ai compris ces jours-ci que, de tout ce que j’avais lu, vu et entendu depuis mon enfance, rien n’était perdu, et que j’étais vraiment tout ça : « ce qui reste quand on a tout oublié »…  C’est rassurant : on se découvre, finalement, assez riche, et moins seul. Lucien Leuwen ne m’a jamais quitté. Il était là depuis tout ce temps, en moi, et je n’en savais rien ! Peut-être –sans doute !- me guidait-il secrètement, discrètement. Mais bon, s’il m’a donné le sang bouillant pour répondre aux provocations, il ne m’a certainement pas appris à briller dans les conversations mondaines…

    Oh vraiment, il n’y a que Stendhal pour parler des femmes, de celles que j’aime en tout cas. La Chasteller (Bathilde !) est, pour le moins, à la hauteur de Rênal et La Mole, et même la superficielle, insensible et peu scrupuleuse Grandet (Augustine !) devient sublime quand elle tombe amoureuse… Mathilde dit à son père : « C’est moi, je l’avoue, qui un soir au jardin lui ai serré le bras… » Et la Sanseverina ? La Sanseverina, on s’en fout.

     Est-ce qu’ils peuvent encore lire ça, les jeunes de l’Internet ? Ce n’est pas la bonne question : Est-ce qu’on peut être Français sans l’avoir lu ? Ou sans être influencés par ceux qui l’ont lu ? La réponse est non. On devient citoyen du monde. Le rêve de 1968 se réalise de façon inattendue : dans un monde devenu américain. Mon père doit se retourner dans sa tombe, le malheureux… Ce n’est pas le premier tour qu’il fait : en 56 (frais enterré), 84, 89… et peut-être aussi en regardant son fils se dépatouiller si mal des pièges de la vie…