Roman (1998). Lors d’un voyage au Maroc, Angeline tombe amoureuse. D’un pays ? D’un homme ? Des rencontres qui remettent en chantier son passé et bouleversent son avenir, et celui de quelques autres personnes.
Extrait…
Le choc a lieu au petit matin. A son réveil, Angeline prend le couloir de sortie, le pas pesant de sommeil et de fatigue, l'esprit lourd, curieuse de découvrir le lieu d'accueil, et prête inconsciemment à recevoir d'autres images de ce Maroc uniformément vert. Par la porte grande ouverte, au bout du couloir, le soleil, assez haut déjà, entre à profusion. Elle doit presque fermer les yeux en passant le seuil, et c'est un pays tout nouveau qui la possède, en un éclair, lorsqu'elle les les rouvre. Le vert... Où est le vert ? Le paysage alentour est ocre, uniformément. La terre, les maisons. Le soleil blondit les murs de terre sèche qu'il éclaire, les autres restent un peu plus ternes, et ces nuances seules permettent de distinguer des lignes, des volumes. Lignes verticales des murs, des ouvertures, lignes horizontales des terrasses, du sol. Quadrilatères. Ah, le vert, là-bas... Un alignement de peupliers qui inscrivent leurs lignes, verticales toujours, sur le flanc des montagnes. Volumes : des cubes, et des cubes encore. Un cube près de l'autre, un cube sur l'autre. Un petit cube, au loin, un grand, plus près, surmonté d'une tour carrée, un minaret sans doute, et, tout en haut, le nid d'une cigogne vers lequel descend élégamment l'immense oiseau noir et blanc. Il se découpe sur le ciel pervenche, se pose dans un battement d'ailes, et voilà chaque chose à sa place. Tout ce qu'on pourrait ajouter paraîtrait incongru. Pas un bruit, pas un souffle de vent. Impression que rien, ici, ne pourrait émettre un son, que rien ne peut bouger, étant à la bonne place, étant fait de formes qui interdisent le mouvement. (…) Elle s'assied devant la maison. Un chien somnole sur une aire de battage, des poules, des dindons, de tout petits agneaux cherchent une hypothétique nourriture entre les pierres, des femmes s'interpellent d'un toit à l'autre, des enfants jouent dans les gerbes de tiges de maïs, une fillette pousse vers la source un âne chargé de bidons, un homme passe sur sa mule... Au bas du village, au-delà des taches vert pâle des champs de blé en terrasses, la vallée s'ouvre sur un paysage dont on ne voit pas la fin... C'est une sensation de liberté, une formidable sensation de liberté qui serre le coeur à faire mal. Une liberté visible, palpable. Une photographie de la liberté. En quelques instants, le monde d'Angeline s'est agrandi. En quelques instants, elle comprend que ce pays fera partie d'elle, à jamais.
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