Connexion

THÉÂTRE : COUP DE JEUNE



Pièce d'environ 1h20, en un acte, pour deux acteurs.

Une buvette en bord de mer, deux tables, quelques chaises. Une voiture sur le côté.

Au début de la pièce, un homme de soixante ans est assis devant une consommation, lit quelque chose. Une femme arrive, même âge approximativement. Ils sont vêtus de vêtements sportifs, mais d’une certaine élégance. Ils ont été amants trente ans auparavant.


EXTRAIT :


Elle : Alors, quelle valeur avait le temps du bonheur ?


Lui : La valeur des mensonges, qui portent en eux le bonheur, et aussi la mort du bonheur.

 

Elle : Les mensonges…

 

Lui : Les mensonges, oui. À l’origine, à la base de tout. Tout repose sur eux, Marianne. Dès la première rencontre ! Sans en avoir conscience, j’ai mis au point en tâchant à te séduire - même à mon âge, je dis encore que j’ai conquis une femme, ô vanité masculine - une stratégie qui me servira, après toi, à de nombreuses reprises, et qui n’est pas sans analogie, toutes proportions gardées, avec celle que Napoléon utilisa à Austerlitz : laisser croire à l’ennemi qu’il mène la bataille, envelopper, frapper au cœur.

 

Elle : Napoléon…

 

Lui : Souviens-toi de ce stage – dynamique de groupe, c’est ça ? - où nous nous sommes rencontrés. À la pause de dix heures, nous buvions le café. Tu occupais une chaise contre le mur de droite. Quand ton regard a croisé le mien pour la première fois, je me suis détourné, avec un petit battement de cils -un seul- et un demi-sourire. Tu avais a déjà compris beaucoup de choses : « Excusez-moi, je vous regardais parce que je vous trouve belle, mais je ne suis pas un balourd, je vais me contrôler. » À partir de là, je me suis appliqué à regarder à gauche, sans te quitter des yeux…

 

Elle : C’est difficile…

 

Lui : Quand tu m’as regardé à ton tour, j’ai tourné vers toi un visage innocent et j’ai affiché un sourire : « Cette fois c’est vous qui me regardiez, mais ça ne me déplaît pas. » Pour ne pas paraître coupable, tu as été obligée de me rendre mon sourire. J’avais donc gagné le droit de te sourire chaque fois que je te rencontrais, mais nos sourires n’étaient ni de convention, ni même de sympathie, ils contenaient déjà un germe de complicité - c’est énorme. Et ce postulat est primordial : il ne faut jamais passer par la convention, moins encore par la sympathie, qui retarderaient beaucoup la conclusion, ou la rendraient improbable.

 

Elle : Haute stratégie…

 

Lui : Guerrière. Plus que tout, l'amitié doit être bannie, comme ennemi capital et méprisable. Le troisième jour, j’ai enlevé toutes les chaises du mur de droite, sauf une, que j’ai disposée à un mètre cinquante de moi…

 

Elle : Salaud… Je m’en suis aperçu, bien sûr.

 

Lui : Mais tu l’as occupée.


 Elle : Nous étions déjà complices donc. Des sourires aux mots, il n’y a qu’un pas… Conversation.

 

Lui : Conversation. Les priorités : ne vous départez jamais d’un charmant soupçon de timidité…

 

Elle : Mon dieu…

 

Lui : Le jeu était le même, pour toi comme pour moi, Marianne. Et plus tard, quand les choses auront bien avancé, glissez dans le discours que vous êtes presque totalement impuissant, et c’est gagné. Vous adoriez ça, les citadines-intellectuelles des années soixante-dix.

 

Elle : Oui… Mensonges… Mensonges et mensonges.

 

Lui : Mensonges. C’est un jeu hyperintellectuel, tout en finesses et en subtilités, le plus passionnant des jeux car il faut y risquer son âme. C’est un jeu trouble, cruel, dangereux et exaltant, souvent analysé, détaillé, chanté aussi : c’est le jeu de la Passion.

 

Elle : Nous avons fait connaissance…

 

Lui : C’est-à-dire que nous avons rempli les cases des ordinogrammes « Marianne » et « Jean-Marc » avec les révélations consenties, les approximations et les ajustements d’usage… Chacun confiait les renseignements qu’il voulait donner, de la façon qu’il jugeait préférable ; les mots, les sourires, les gestes portaient chacun une fraction du message, ces fractions étant parfois analogues, parfois complémentaires, parfois contradictoires. L’autre recevait la confidence et lui donnait le sens et l’importance les plus conformes à ses idées - souvent préconçues -, à ses intérêts du moment, ou à venir.

 

Elle : Chacun travaillait à sa propre histoire…

 

Lui : Il en est toujours ainsi. La règle est très simple : il faut vivre sur des demi-vérités et employer ses efforts, son opiniâtreté, ses facultés d’autosuggestion à faire en sorte qu’elles deviennent des vérités - par nature, des vérités fragiles : là est le danger. Mais tout le monde sait faire ça.

 

Elle : Les demi-vérités sont les plus communes…

 

Lui : Alors, chercher tout au fond du bric-à-brac de son âme ces fameuses demi-vérités, quitte à le payer un peu cher en demi-sincérité. Et croire, croire tout ce qu’on dit et tout ce qu’on entend. Retrouver au fond de soi la crédulité de l’enfant qu’on a été, qu’on est toujours, et pas qu’un peu, la conviction de l’enfant de chœur qu’on aurait pu être, la foi du martyr qu’on va être.

 

Elle : Croire aux mots de sucre et de miel qui disent ce que depuis toujours on a envie d’entendre, et aux yeux fascinés qui renvoient l’image de celle que depuis toujours on aurait voulu être.

 

Lui : Comment résister à nos idéaux doublement matérialisés ?

 

Elle : Nous voilà dans la stratosphère. Et nous voilà planant au détour des planètes, enlacés, enchâssés, imbriqués, rotations et révolutions, valses et tourbillons, orbes et volutes… Quel bonheur ! On croit en Dieu. Merci mon Dieu pour ce que vous m’avez offert, dit-on. C’est vraiment du bonheur ?

 

Lui : Oh oui, du bonheur vrai, ça peut durer assez longtemps, et ce n’est jamais du temps perdu.

 

Elle : Mais on bâtit la Tour des Vents sur des sables mouvants…

 

Lui : On bâtit sa vie sur des sables mouvants. Il faut être bien acharné à construire son propre malheur pour passer sa vie à chercher l’étoile, malgré les mensonges successifs des parents, des lectures, des amis, puis des jeunes filles, des hommes, des femmes, de la société, de son propre corps enfin, ne pouvant bénéficier, dans cette lutte, que d’une seule arme : ses propres mensonges, à commencer par les mensonges-socle, ceux qu’on se fait à soi-même, car il n’y a pas d’autre voie sur la route du paradis terrestre - qui existe, celui-là, mais que son essence chimérique verrouille dans l’éphémère. Nous sommes privés du sein maternel, puis du monde de Cendrillon, de Jules Verne ou Savorgnan de Brazza… Les amis sont prêts à nous lâcher pour courir derrière un jupon et leurs propres mirages, les filles derrière leur rêve… Les femmes se proposent, utilisent nos forces viriles apparentes et profitent de nos faiblesses fondamentales pour la réalisation de leurs convoitises sécuritaires, toujours dérisoires et médiocres… Les hommes tâchent à nous entraîner dans les avenirs radieux vers lesquels seule les pousse leur petitesse foncière… De méprisables pouvoirs de toute nature nous embrigadent, nous contrôlent, nous écrasent, nous dépouillent, nous saignent, nous humilient… Nous luttons, lamentables, nous nous dressons, j’existe nous disons, regardez-moi, je veux, je sais, je veux savoir, je peux…

 

Elle : Notre corps doucement nous abandonne, notre esprit désenchanté se recroqueville et s’enkyste… Nous appelons la mort qu’autrefois nous avons eu la stupidité de craindre… Nous vieillissons. Nous avons vécu.


 **