Connexion

PESSOA : LE LIVRE DE L'INTRANQUILLITÉ

« Lorsqu’on m’a annoncé hier que le caissier du bureau de tabac s’était suicidé, j’ai eu l’impression d’un mensonge. Le pauvre, il existait donc, lui aussi ? »

 

FERNANDO PESSOA - LE LIVRE DE L'INTRANQUILLITÉ

 

Pessoa écrit dans un des plus beaux styles que je connaisse. Je suppose que Françoise Laye a produit une bonne traduction, et que la proximité syntaxique des langues permet de garder en français toute la saveur de la forme portugaise. 

 

Quand j’ai lu L’intranquillité pour la première fois, j’ai avancé dans ce livre en relisant presque toutes les phrases, pour le plaisir, et parfois aussi parce qu’il dit quand même des choses très étonnantes… Étonnantes, mais qu’on peut relier à une histoire, à une filiation. Ceux qui ont écrit « Je est un autre », « Le monde est une branloire pérenne », et bien d’autres, ne sont pas loin.

 

Pessoa donne la parole à un "semi-hétéronyme", Bernardo Soares ("C'est moi, moins le raisonnement et l'affectivité", dit-il), qui, profondément inadapté au monde qui l'entoure, tout en "existant" dans une vie fausse, sous un masque, finalement comme tout le monde, possède aussi une "vraie vie", dans une rêverie construite comme un mécanisme d'horlogerie, une vie qui prend forme dans la seule réalité possible : l'écriture. Pessoa a inventé un état, non un état d’âme, mais un état d’être. Je laisse cette formule idiote pour dire combien il est difficile de concevoir cet état : Est-il pure construction de l’esprit ?  Que nous importe ? Si nous ne sentons pas de gemellité, lisons Pessoa comme une friandise de l’intelligence. « J’ai toujours évité, avec horreur, d’être compris » confie-t-il.

 

Relever des phrases dans ce livre n’est pas chose aisée : il faudrait tout noter, et en tout cas, des pages entières. J’ai classé mes notes par thèmes. Je ne copie/colle ici que les notes sur « Les autres » - une curiosité.


Les autres - la rupture du lien humain, les araignées…

 

- J’entends parfois, en passant dans la rue, des bribes de conversation intime, et il s’agit presque toujours de l’autre femme, de l’autre homme, de l’amant d’une troisième ou de la maîtresse d’une quatrième… J’emporte - d’avoir simplement entendu ce discours humain, à quoi s’occupe finalement la majorité des vies conscientes - un ennui nauséeux, une angoisse d’exilé chez les araignées, et la conscience subite de mon écrabouillement parmi les gens réels ; cette fatalité d’être considéré, par mon propriétaire et tout le voisinage, comme semblable aux autres locataires de l’immeuble ; et je contemple avec dégoût, à travers les grilles qui masquent les fenêtres de l’arrière-boutique, les ordures de tout un chacun qui s’entassent, sous la pluie, dans cette cour minable qu’est ma vie.

 

- Tout ce qui nous entoure devient partie de nous-mêmes, s’infiltre dans les sensations même de la chair et de la vie, et la bave de la grande araignée nous lie subtilement à ce qui est tout près de nous, nous berçant dans le lit léger d’une mort lente qui nous balance au vent. Tout est nous, et nous sommes tout, mais à quoi cela sert-il, puisque tout est rien ? Un rai de soleil, un nuage - dont seule l’ombre soudaine nous dit le passage -, une brise qui se lève, le silence qui la suit lorsqu’elle a cessé, tel ou tel visage, des voix au loin, un rire qui monte parfois, parmi ces voix parlant entre elles, puis la nuit où émergent, dépourvus de sens, les hiéroglyphes morcelés des étoiles.

 

- J’éprouve un dégoût physique pour l’humanité ordinaire, c’est d’ailleurs la seule qui existe. Et la fantaisie me prend parfois d’approfondir ce dégoût, de même qu’on peut provoquer un vomissement pour soulager son envie de vomir.

 

- Les intrigues, la médisance, le récit enjolivé de ce qu’on n’a jamais osé faire, la satisfaction que tous ces pauvres animaux habillés tirent de la conscience inconsciente de leur âme, la sexualité sans savon, les plaisanteries qui ressemblent à des chatouilles de singe, l’affreuse ignorance où ils sont de leur totale inimportance… Tout cela me fait l’effet d’un animal monstrueux et abject, fait, dans l’involontaire des songes, des croûtes humides du désir, des restes mâchouillés des sensations.

 

- Chacun des individus qui me parlent, chaque visage dont les yeux me fixent, m’affecte comme une insulte, une ordure. Je suinte par tous mes pores une horreur universelle. Je défaille en me sentant les sentir.

 

- … ces indifférences incarnées qui nous parlent par-dessus le comptoir, ou nous regardent par hasard dans le tram, ou qui nous frôlent en passant, au hasard mort des rues.

 

- Il y a des porcs du destin, comme moi, qui ne s’écartent pas de la banalité de leur vie quotidienne en raison même de la force d’attraction exercée par leur propre impuissance. Ce sont des oiseaux fascinés par l’absence du serpent, des mouches qui restent collées à un tronc d’arbre sans rien voir, jusqu’au moment où elles arrivent à la portée visqueuse de la langue du caméléon. Je promène ainsi lentement mon inconscience consciente, sur ce tronc d’arbre de la vie ordinaire. Ainsi vais-je promenant mon destin, qui avance, puisque moi je n’avance pas ; mon temps qui poursuit sa marche, puisque moi je ne le fais pas. Rien ne me sauve de la monotonie que ces brefs commentaires que je fais sur elle. Je me contente du fait que ma cellule possède des vitres au-dedans de ses grilles - et j’écris sur les vitres, sur la poussière du nécessaire, j’écris mon nom en lettres majuscules, signature quotidienne de ma compatibilité avec la mort. Avec la mort ? Non, même pas. Quand on vit comme moi, on ne meurt pas, on finit, on se flétrit, on dévégète.

 

- … (Ce qui) provoque dans mon esprit cette nausée, chez lui si fréquente, née de la dégradante quotidienneté de la vie, (…) ce sont les gens qui m’entourent d’ordinaire, ce sont les âmes qui, me méconnaissant, me connaissent par le contact et les paroles de tous les jours – c’est tout cela qui saisit mon esprit à la gorge pour y mettre ce nœud salivaire de dégoût physique. C’est la monotonie sordide de leur vie, parallèle à la couche extérieure de la mienne, c’est leur intime conviction d’être mes semblables - c’est cela qui m’habille d’un costume de forçat, qui me place dans une cellule de pénitencier, qui me constitue, moi, apocryphe et mendiant.

 

- Je suis hautement sociable, de façon hautement négative. Je suis l’être le plus inoffensif qui soit. Mais je ne suis pas davantage ; je ne veux pas, je ne peux pas être davantage. J’ai à l’égard de tout ce qui existe une affection visuelle, une tendresse de l’intelligence – rien dans le cœur. Je n’ai foi en rien, espoir en rien, charité pour rien. J’exècre, effaré et nauséeux (…) la sincérité de tous les sincères et le mysticisme de tous les mystiques.


- Rien ne me pèse autant que l’affection d’autrui.

-
Où sont donc les vivants ?

***

IMPRESSIONS DE VOYAGE : LISBONNE / PORTO 2012

Deux semaines au Portugal, l’une à Lisbonne et l’autre à Porto, en location dans deux appartements très agréables, que je peux vous conseiller (voir diapos à la fin du diaporama au bas de la page, me contacter pour mise en relation avec les propriétaires). Je propose à votre lecture les impressions de voyage ci-dessous… 

J'ai été poussé à entreprendre ce voyage par une première lecture du Livre de l'intranquillité de Fernando Pessoa. J'ai aussi vu la pièce "Le mystère Pessoa - Mort d'un hétéronyme" au Théâtre du Lucernaire, et j'ai relu le livre pendant ce séjour, que j'ai donc passé en compagnie du maître rêveur Bernardo Soares, absolument présent dans le regard que je posais sur chaque chose.

Quand il est indiqué "diapo", allez au diaporama au bas de la page, cliquez sur la photo pour l'agrandir, cliquez sur les flèches pour découvrir d'autres diapos. Pour Pessoa, voyez aussi la page qui lui est consacrée (très superficiellement) sur ce même site : http://www.francisboulbes.com/index.php?Mod=SITE&page=74 .


PORTUGAL, janvier 2012.

 

Où l’on trouvera un peu de Portugal, de morue, de Rodin, de Fabius, de Maputo, de Houellebecq, de Maloulou, de moi, un peu d’humour j’espère, peut-être quelques conseils pour visiter Lisbonne et Porto, et beaucoup de Pessoa.

 

Le 12 - PORTO –

Vol Saint-Etienne - Porto, puis métro, et de la gare Sao Bento, dont la salle des pas perdus est entièrement décorée d'azulejos (diapo), je rejoins l’appartement qui se trouve tout près, rua das Flores. Par rapport à ce que j’ai connu l’an dernier à Rome, je suis au Hilton : situé dans une jolie ruelle au joli nom, tout neuf, au 2° étage avec balcon qui donne sur le balcon d'en face, et… pas de prostitution devant la porte d'entrée.

 

Je suis descendu jusqu'au port, en traversant la vieille ville, qui est à vendre en presque totalité je pense… Beaucoup de beaux immeubles entièrement vides, « à retaper ». Intéressant de constater que les Portugais, qui ont restauré la totalité des maisons les plus délabrées de l’Auvergne-terre-d‘accueil-Michelin, ne restaurent pas les leurs, eux, leurs enfants et leur argent étant restés en France – immigration bénie des dieux.

 

Sous le pont Don Luis, carte postale de la ville, les rives du Douro (Ribeirinha, diapo) sont entièrement longées de restaurants touristiques. Alors j'ai flâné dans les vieilles rues, où on trouve tous les restaurants de prolos. Au comptoir, avec les ouvriers qui sortaient du boulot, j’ai pris une portion de jambon, puis une portion de morue grillée. Mais on proposait des "tripes à la mode de Porto", http://www.1001recettes.net/5681-tripes-a-la-mode-de-porto.html , conseillées par tous les guides, et je me suis senti obligé de goûter. Il y avait assez peu de tripes, mais beaucoup d'autres ingrédients : haricots, riz, saucisse, travers de porc, et... couennes, bref tout ce qui tombe sous la main. Le tout arrosé de deux verres de vinho verde bien frais, à la pression (des verres d'un quart de litre…). et j'ai un peu honte de dire combien j'ai payé. Ce pays va me plaire.

 

Le 13- LISBONNE –

Je prends le train pour Lisbonne, puisque je dois revenir à Porto en fin de séjour.

 

Journée Pessoa bien sûr : le rue des Douradores où il travaillait et buvait des coups avec constance, le café A Brasileira où il buvait aussi des coups, sans doute le dimanche parce que c’est un très bel établissement, la maison (devenue maison Pessoa) où il est mort assez jeune d’une cirrhose, parce qu’il avait bu trop de coups rue des Douradores, au Brasi… etc.

 

Devant le Brasileira se trouve sa statue de bronze, qui le représente assis à la terrasse en train de sacrifier à son activité favorite (diapo). Nous sommes en très basse saison, et malgré ce, on y voit une queue non stop de gens qui veulent se faire photographier avec lui, et il y a bien sûr de quoi être ému aux larmes : ce type qui a centré son œuvre sur le fait qu’il était étranger sur terre, transparent, que les gens, "ces indifférences incarnées", le regardaient comme ils regardaient tout le monde (ce qui lui était insupportable), sans le connaître et sans désir de le connaître, qui a vécu enfermé et renfermé, se retrouve usé de caresses et couvert de baisers, avec des filles sur les genoux, des bras autour du cou, des seins sur les épaules, sans arrêt, du matin au soir. On est vraiment content pour lui. Ah, l’écriture – quand on écrit aussi bien… Savoir s’il serait content, lui qui a clamé son dégoût de la chair féminine, et qui était selon les psychiatres (pour qui il représente un inépuisable filon) et les biographes, certainement homosexuel, avec tendances pédophiles, masochistes, onanistes et que sais-je encore, vraisemblablement impuissant aussi, c’est une autre histoire. Je dois encore chercher sa maison natale, manger dans son restaurant, ensuite je pourrai attaquer la relecture, et le tourisme banal.

 

Mon hôtel se trouve dans le Bairro Alto, un quartier ancien et très touristique, les rues sont une longue suite de restaurants de toutes sortes. Au comptoir d’un petit troquet, sopa alentejana (ail, coriandre, huile d’olive, œuf poché et pain émietté), morçella (morcilla en Espagne, cad boudin épicé et à l’oignon), les deux excellents d'ailleurs, et trois verres de vin blanc (plus petits qu'hier quand même). Les vins blancs portugais sont peu alcoolisés, légers et très fins en bouche, et pas seulement le vinho verde.

 

Pour visiter Porto autant que pour visiter Lisbonne, je commence à comprendre qu’il faut maîtriser à fond le système des transports en commun, autant le car que le métro, les tramways et les funiculaires. On marche autant qu’à Paris, mais en pente, et en forte pente. D’où les funiculaires... Ce sont les cable-car de San Francisco, et c’est un vrai plaisir de les retrouver (diapo). Lisbonne est construite sur sept collines elle aussi, et quand je dis que la pente est forte : à un endroit se trouve non un funiculaire, mais un ascenseur, l’ascenseur de Santa Justa (diapo). Pour descendre à la station de métro Rossio depuis les hauteurs du Chiado, il doit bien y avoir 300 ou 400m d’escaliers roulants, en pente sévère !

 

Le 14-

J’ai compris ce matin en sortant de l’hôtel que j’étais dans un quartier chaud, parce que les rues et trottoirs alentour étaient entièrement couverts de canettes de bière et de gobelets, en certains endroits sur toute la largeur… Heureusement que ma chambre donnait sur la cour.

 

Je change de coin encore une fois, pour intégrer l’appart que j’ai loué pour une semaine. Encore un appart entièrement neuf, très bien placé, décoré avec goût, hyperéquipé avec machine à laver, grande télé et petite chaîne stéréo, machine Nespresso, et même étendoir à roulettes devant la fenêtre. Si vous venez à Lisbonne ne le loupez pas !

 

Journée « Tram 28 », Electrico 28 on dit. http://www.azurever.com/portugal/magazine/tramways.php3  . Il n’y a qu’à monter, et aussi descendre de temps en temps, pour visiter les endroits les plus intéressants de la ville : placettes, ruelles et escaliers du quartier Alfama et d’autres lieux, marché aux puces appelé « Foire de la voleuse » - pourquoi la voleuse ? Ce tram mérite au moins deux jours, il passe près des grandes places principales (Commercio, Rossio, Figueira, Chiado), près de l’ascenseur de Santa Justa, du Jardin de la Estrela, de la rue Garret où est assis Pessoa, au « Cimetière des Plaisirs » (je n’invente rien), à la cathédrale (Sé), au marché couvert da Ribeira où je compte bien acheter une tranche d’espadon, etc. Bref ces impressions de voyage se transforment  en guide touristique, mais j’ai acheté Lisbonne de Pessoa, qui commence à déteindre très sérieusement sur moi, c’est quand même un peu inquiétant, et j’ai eu la surprise de constater que c’est un (presque) simple guide touristique…

 

Dans la rue Garret, toujours celle où est assis Pessoa, décidément, le magasin Nespresso de Lisbonne, entouré de marques de luxe, me rappelle le magasin Apple de San Francisco : On te fait comprendre, et tu ne peux en douter, que tu es en train d’acheter une Rolls, ou un bijou monté par Cartier. Vendeurs et vendeuses en costar et tailleur noirs, déco soignée – couleur café bien sûr -, ambiance feutrée, Vinicius de Moraes en mode presque inaudible, te tendent avec componction, l’air de dire attention fragile, tes doses de caoua, dans un emballage, ou plutôt écrin de luxe… Tu te dis je vais déguster, sans trop savoir si tu penses seulement au café…

 

Très bon plat de poisson et vinho verde, dans un resto correct. Je crois que les Portugais savent préparer le poisson… J’ai arrêté les « restos de prolos ». À Porto c’était ambiance ouvrière, sympa, ici ambiance punk à chiens – viande saoule, et mon côté bourgeois a vite repris le dessus… http://desencyclopedie.wikia.com/wiki/Punk_%C3%A0_chien

 

Le 15-

Au Museu Nacional de Arte Antiga, j’ai trouvé avec plaisir, comme à Bruxelles, un Memling, un « Tentation de St Antoine » de J. Bosh, et un « Œuvres de Miséricorde » de Peter Brueghel Jeune. Et quelques magnifiques acquis du Grand Portugal maître des mers, venant du Japon (paravents), de Goa (marqueteries, magnifiques), de Chine (céramiques, que je n’arrive pas à admirer vraiment). 

 

Le Musée d’Art Contemporain du Chiado est le pire que j’aie jamais vu, dans ce genre où d’ailleurs le pire est toujours à venir. Il n’y a rien, sauf quelques curiosités qui devraient décorer la salle à manger de Jack Lang et non un musée, et il y a moins que rien : des peintures contemporaines d’un certain style, qu’on pourrait qualifier de « sans style ».

 

Tout près se trouve la maison de Pessoa, devant laquelle on a érigé une statue. Sans grand respect pour lui, on en a confié la facture à une gloire de l’art que je viens d’évoquer, et dont il disait que c’est un art qui se fait sans la technique, en plaçant l’émotion au centre de l’œuvre - et ça semble vrai en ce qui concerne certaines formes de peinture et de sculpture. Si l’émotion est absente, il ne reste plus rien. Le type a grossièrement ébauché une silhouette en costume, avec un livre à la place de la tête (diapo). C’est intelligent non ? En tout cas ça doit le paraître. C’est affligeant. Si c’était moins lourd, les éboueurs le chargeraient avec les cartons qui traînent sur le trottoir. Reflets de notre monde qui n’en finit pas de mourir.

 

Excellent plat de morue au four à midi, j’en profite, arrosé de vous savez quoi. Rentré à 17h avec des kilomètres plein les pattes. Lessive à la main parce que je ne sais pas faire marcher la machine, verre de vinho verde, TV5 Monde.

 

Le 16-

Matinée Electric 28. Le Cimetière des Plaisirs est magnifique (diapo) : de très vieux cyprès noirs abritent de riches tombes, maisonnettes de pierre souvent sculptée, closes d’une porte vitrée, derrière laquelle on aperçoit les cercueils, posés sur des étagères et généralement bien astiqués, amoureusement cirés - et on sait que les Portugaises sont des femmes de ménage expertes… Puis Alfama et ses ruelles aux façades entièrement carrelées – et on sait que les Portugais, etc…

 

Je n’ai pas été très sensible à la beauté de la cathédrale Sé, sans doute parce que je venais juste de boucler une tournée des grandes cathédrales de France…

 

Le marché aux poissons de Campo de Ourique est fermé le lundi, sauf pour les vendeurs de morue, et pourquoi ? parce que les pêcheurs ne travaillent pas le dimanche. De quoi acheter les yeux fermés, les autres jours, et ça me changera des poissons qui arrivent sur l’étal du Géant de CF 15 jours après être sortis de l’eau, et à moitié congelés.

 

Une activité très prisée des Portugais est de prendre le café et des pâtisseries dans des pastelarias. J’ai sans doute mal choisi ma gâterie du matin, parce que je me suis retrouvé avec, pour tremper dans mon café,  des croquettes… à la morue - authentique.

 

À midi, j’ai siroté un café à côté de Pessoa, mais c’est malheureusement lui qui recevait les caresses féminines : le bout de son nez est aussi poli et brillant que la protubérance phallique de Victor Noir au Père Lachaise… http://www.insecula.com/oeuvre/O0012439.html

 

Le 17 –
Tour de Belem et Monastère des Jeronimos (diapo), l’art manuélin (typiquement portugais,
mélange d'éléments liés aux découvertes et à la marine, évoquant l’océan et les voyages, avec coquillages, cordages, formes aquatiques fantaisistes…) n’a plus de secret pour moi.

 

Je vais arrêter le dépliant touristique, et vous faire part d’une pensée qui m’est venue ces jours-ci. Pessoa n’a pratiquement rien publié de son vivant. Il écrivait sans cesse, et entassait ses écrits dans une grosse malle. Maintenant, ses héritiers lâchent ces papiers petit à petit, une équipe de pessoistes travaille dessus, et sort un livre de temps en temps, ça peut durer encore quelques années. Je trouve que c’est une bonne méthode, de ne pas publier, parce que quand on le fait et qu’on se relit, on aurait toujours quelque chose à ajouter. Ainsi, dans « La dictature », aux divagations sur De Gaulle et Anquetil, j’aurais dû ajouter une suite, que j’ai écrite depuis, concernant les bobos, et à cette suite j’ai donné hier soir une fin concernant Fabius (pas diapo), qui pourrait vous amuser, et que voici…

" Le problème du dernier quart de siècle, c'est que la réaction avait été déclarée honteuse, et que tout le monde l'avait cru. Il fallait absolument avoir tort avec Sartre, ce qui était bien sûr du snobisme intellectuel. Ce snobisme infectait toutes les prises de position et les attitudes des représentants du parti de la gauche modérée (bizarrement nommé "Parti Socialiste"), faisant fuir tout son électorat populaire, comme une volée de moineaux. Le peuple, comme c'est bizarre, ne se sentait proche ni de Lang ni de Fabius. Il aurait préféré un Maurois ou un Bérégovoy, qui sont de ce fait devenus des empêcheurs de mépriser en rond : on leur a gentiment posé la main sur l'épaule et on les a poussés, l'un vers la sortie, l'autre un peu plus loin... Mais le mépris appelle le mépris : on a longtemps privé de pouvoir les Snobcialistes.

 

"C’est à cette époque que sont apparus les bobos, un groupe social qui se distinguait par un accès privilégié à la culture, et par le mépris qu'il affichait à l'égard du reste de l'humanité.

 

"J’aime à penser que c’est Fabius qui nous a fait prendre conscience de l’existence du boboïsme, en 85, lors d’un débat télévisé qui l’a opposé à Chirac. Ce petit génie auto et mitteroproclamé, cet homme sans défauts aucun, en a montré un ce jour-là : il suait le mépris par tous les pores. Le Chichi, qui avait bien dix mille défauts, mais certainement pas celui-là, a collé une grande claque sur son crâne d’oeuf. A la fin de l’émission, le public abasourdi a pu lire sur ce front chauve le signe 5%, imprimé de façon indélébile, et effectivement, il y resta toute sa vie. Le malheureux a tout essayé pour avoir l’air normal, il a dit qu’il était fan de Star Académie et qu’il aimait les carottes râpées, il a participé à un jeu équestre télévisé, il a même dit qu’il était de gauche – tout cela est incroyable mais authentique, vérifiable sur gogol -, rien n’y a fait, les 5% lui ont collé à la peau, jusqu’à sa mort d’une attaque de faux-culisme fulgurant dans les années 20. L’air paternel et patelin que tu affiches quand tu m’expliques avec 14 mots ce qu’à ton avis je suis trop con pour comprendre, tu te le gardes. Au Grand Quevilly 76, tiens, juste à côté de Sotteville, ça te va bien. On peut pardonner la cruauté, la lâcheté, peut-être même la bêtise, pas le mépris.

 

" Mais bon, on peut comprendre aussi. Être riche et respectueux semble être très difficile. Peut-être même que ça n'a jamais existé ? Ou alors dans le paternalisme ? Je n’aime pas les critiques sur le paternalisme. Il n’est qu’une forme des conventions qui régissent les rapports humains. Si on le discute, il faut aussi répondre à la question : On le remplace par quoi ? Je ne vois que la discrimination. Le Guépard ne va pas inviter ses bracchianti à partager les soirées au coin du feu, c’est comme ça. Et personne n’y peut rien. Je me suis un peu égaré, là… "

Question : Hier soir au resto j’ai commandé des beignets. Ils étaient à quoi ?
Info : Aujourd'hui j'ai réalisé un de mes fantasmes : acheter un poisson au marché Ribeira et le faire cuire. Excellente dorade avec poëlée de poivrons rouges.

 

Le 18 –

Ma-fille-le-myr proteste, elle ne veut pas que je parle de Fabius, juste de la morue et des musées... Côté visites, aujourd’hui j’ai pris le train pour Sintra pour visiter le palais de je ne sais quoi, mais surprise, c’était jour de fermeture. Un mercredi, je n’aurais jamais pensé ça – en même temps, ce matin je suis rentré sous la douche avec les lunettes... Grosse matinée perdue.

 

Puis Musée de la Ville, très intéressant, qui montre à travers diverses formes d’art la vie de Lisbonne au cours les siècles. Le tremblement de terre, la visite courtoise de nos gloires napoléoniennes, Junot, Soult, Masséna, qui est venu jusqu’ici pour se faire dérouiller par Wellington.

 

Dans le jardin du Musée de la Ville, j’ai été attiré par un rayon de soleil sur un ensemble statuaire. Il éclairait la partie supérieure, et intéressante, de l’œuvre. Elle représente un homme en redingote et lavallière, placé dans le dos et au-dessus d’une femme nue (diapo). Il va sur ses soixante ans, et elle en a vingt bien sûr. Elle sourit et le regarde avec adoration, il a le front et les commissures des lèvres légèrement plissés, et l’air de dire « Toi, tu vas t’en souvenir ». J’étais secrètement enthousiasmé par le rayon de soleil et par la scène, je n’ai pas cherché à savoir ni qui ni ce qu’elle représentait, d’ailleurs sans importance : ce qu’a voulu montrer le sculpteur est entièrement dans son travail, et donc dans l’opposition entre la nudité de la femme et l’élégance vestimentaire de l’homme, et dans la position des personnages qui indique un type de relation entre eux. Il fallait oser… Imaginons la scène inverse, on penserait à une relation malsaine et compliquée, avec dominatrice et masochiste, mais là non, c’est… naturel. N’est-ce pas. Je pensais en fait à une scène du type Charcot à La Salpetrière, médecin et patiente (il a d’ailleurs l’air de se livrer à un examen de l’oeil), mais gogol m’apprend qu’il s’agissait d’Eça de Queiroz, écrivain portugais, mort à Paris au temps des lavallière, et de sa muse. Tu parles d’une muse. La muse, c’est connu, se trouve derrière et au-dessus, déshabillé vaporeux, et souffle à l’oreille de l’écrivain, robe de chambre et bonnet de nuit. Ah, ces écrivains. Est-ce qu’il y aura, dans cent ans, au Jardin Lecocq de Clermont-Ferrand, la statue de votre serviteur en casquette et multipoche, avec Maloulou en peluche, et langoureuse, au-dessous de lui ? Maloulou en tout cas - les plus jolis seins que j’aie connus -, mériterait la statufication…

 

Allez, morue. Ce soir je mange à l’appart, je suis passé prendre un plat congelé. J’ai hésité un moment, puis finalement j’ai choisi : « Bacalhau a bras - Ultracongelado », je vous dirai. Houellebecq ajouterait : La morue est un poisson particulièrement maigre : elle apporte 120 Kcal pour 100g de poisson. Cette même quantité ne contient par ailleurs que 1g de lipides. La morue possède d'autre part d'excellentes qualités nutritives. En consommer régulièrement peut donc avoir des effets bénéfiques sur la santé. La morue contient notamment des acides gras de la famille des omega-3. Ces derniers sont réputés favoriser une bonne santé cardio-vasculaire. Elle est également, comme tous les poissons, une très bonne source de protéines (27g pour 100g). Celles-ci sont nécessaires pour la santé des tissus, comme la pêau, les muscles et les os.

 

Et Pessoa… Le corps ou les cendres de Pessoa ont été transférés au Monastère des Jeronimos, non loin de celles de Camoens et de Vasco de Gama, entre autres grands lusitaniens. Mais, alors que les deux premiers reposent, protégés par des lions grimaçants, sous de magnifiques gisants de pierre, dans des sarcophages ornés de fleurs, torsades et entrelacs manuélins, le pauvre Fernando n’a droit qu’à un parallélépipède de pierre, qui n’a rien à voir avec la mort du poète, mais beaucoup avec celle de certaines formes d’art – travail plus honnête, toutefois, que celui qui consistait à mettre, sur une ébauche de costard, un livre à la place de la tête : au moins, si celui-là ne sait rien faire, si on lui demande de ne rien faire, il ne fait rien. La tête de Rodin si on lui avait dit : Vous pouvez me faire un cube pour Balzac ?

 

Tout près de chez moi, sur le miradouro Sao Pedro de Alcantara, se trouve un monument à la mémoire du fondateur du premier journal de la ville. Il est orné de la statue d’un petit crieur de journaux, un bronze plein de mouvement et de vie (diapo). Un cube… non mais.

 

Le 19 –

Jardin exotique Estufa Fria, pourquoi pas, puis Fondation Gulbenkian, (http://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e_Calouste-Gulbenkian ), grand choc (diapos).

 

Au Gulbenkian, j’ai trouvé TOUT merveilleux, comme cela ne m’était jamais arrivé.  Sans doute parce qu’il s’agit d’une collection, donc le choix personnel d’un homme, et qu’il y a donc une unité avec laquelle je me suis senti en phase. Merveilles du monde antique et merveilles de l’art. À une statue grecque, il manque la tête et les quatre membres, et on a tendance à penser qu’il ne manque rien… Les collections du Moyen Orient (Perse et Syrie surtout) présentent des objets d’une finesse incroyable. Tableaux de toutes les époques dont plusieurs portraits renaissance, beaucoup d’œuvres françaises, même les XVII° sont magnifiques, même Boucher. Un vieillard de Rembrandt qui a l’air de vouloir dire quelque chose. Un baiser de Rodin où les amoureux sont carrément en plein vol : Rodin prend un caillou, un marteau et un ciseau et il crée un mouvement. Une grande Diane de Houdon. Je redécouvre Carpeaux dans une espiègle Flora. Parce qu'il manque Le Bernin, ce n’est pas la Villa Borghese, mais quand même. Pas mal d’Anglais, de très beaux Turner avec le soleil en face, plusieurs Barbizon (Corot, Daubigny), des impressionnistes… Grosse collection de bijoux art nouveau de Lalique… J’ai même compris ce qu’étaient de belles porcelaines chinoises.

 

Ensuite le Musée d’Art Moderne Perdigao, sur le même site. Un artiste a consacré 500 m2 (et on lui a donné cet espace) pour présenter une centaine de tables renversées (pieds en l’air). Comme je sais qu’on  ne me croira pas, j’ai pris la photo (diapo).  Quand je suis rentré, une prof était là avec ses élèves, en train de leur parler des tables renversées. Quand je suis sorti, elle était toujours là avec ses élèves, en train de leur parler des tables renversées. Je me suis dit que, nom de dieu, celle-là ne volait pas son salaire… Mais on peut voir dans ce musée LE tableau, de qui ? de Pessoa ! (diapo).  

 

Et à 18h, vernissage à la Casa Pessoa. Une artiste http://atelierteresacortez.artelista.com proposait des petites terres cuites vernissées, des petits Pessoa comme en feraient les enfants de maternelle pour le fête des mères (j’exagère un peu, disons un enfant doué comme mon beau-petit-fils Noé, à huit ans), mais beaucoup plus chers (jusqu’à 1300 euros). Que le poète reste dans sa tombe, c’est mieux…`

 

J’entame doucement la désintox : aujourd’hui journée sans morue, demain journée sans Pessoa. Après-demain retour à Porto.

 

Le 20 –

La propriétaire du studio – Anabela - est fan de Paula Rego. Elle a laissé sur une étagère un livre présentant son œuvre et fixé sur les murs des reproductions (diapo). Peintre née à Lisbonne, mais formée, mariée et vivant à Londres, si j’ai bien compris elle a commencé par des gribouillages (avis tout personnel) et elle peint maintenant des tableaux expressionnistes qui me rappellent Lucian Freud, que j’aime beaucoup. (Taper sur gogol « Paula Rego » ou « Paula Rego paintings » pour avoir des images, idem pour « Lucian Freud »). Elle aussi traumatisée de l’enfance - décidément, il semble que ce soit la condition nécessaire à la création, et j’ai relu pendant ce séjour Lettre au père de Kafka sur mon Kobo… Les scènes familiales qu’elle peint sont assez terribles, les représentations de l’homme, en chien pattes en l’air, en oiseau (un marabout) armé d’un long bec qu’il enfonce dans la gorge des filles, sont extrêmement dérangeantes. Deux hommes font deux monstres, dit Pessoa qui ne fait pas dans le détail. Mes filles ont de la chance d’avoir eu un papa presque normal comme moi… mais aussi elles ne sont pas artistes, rien n’est jamais parfait... Lucian Freud, quant à lui, fut sans doute traumatisé par son grand-père ? On le serait à moins. Expo Paula Rego à Paris du 26 / 01 au 01 / 04 / 2012, au Centre culturel Calouste Gulbenkian, 39, bd de La Tour Maubourg, 75007, T : 33 (0)1 53 85 93 93 www.gulbenkian-paris.org , à ne pas louper.

 

Pour ce dernier jour lisboète, re-visite à Gulbenkian le matin, et re-virée des miradouros en 28E l’après-midi, quand on aime on ne compte pas.

 

Hier, soles du marché, et aujourd’hui, un morceau thon rouge qui a échappé aux Japonais, ça me consolera de ne pas être allé sous les tropiques, où se trouvent les meilleurs poissons du monde.

 

VISITER LISBONNE :

* Acheter la Lisboacard si on fait au moins deux musées par jour et si on a moins de 65 ans, sinon pas la peine. Vaut mieux acheter la carte des transports (4€) et payer les entrées. En général pas cher, et beaucoup sont en demi-tarif pour les vieillards, ce qui est malheureusement mon cas. Par exemple Gulbenkian + Art moderne Perdigao 3,5 euros…

* Incontournables :

- une journée Arte Antiga et Jeronimos

- une journée Gulbenkian et promenade en ville basse

- une journée tram 28E (Cimetière Prazeres, marchés, Alfama, Mourada, miradouros, etc)

On peut avoir une idée de Lisbonne en 3/4 jours. Sans vraiment connaître la ville bien sûr, mais en une semaine non plus, et il ne faut pas compter passer dix jours dans les manifestations artistiques comme nous venons de le faire à Paris en décembre (d’autant que le théâtre est interdit pour cause de « langue barbare »). Lisbonne n’est pas Paris…

* La règle du jeu est : on monte les côtes en transports en commun et on les descend à pied.

* Tout est très mal indiqué, il faut acheter un très bon plan et ne pas avoir peur de demander souvent aux gens, qui renseignent gentiment.

* La municipalité a le souci du détail : il y a une mouette sur la tête de chaque statue.

* Une fois de plus, je remarque que le français a totalement disparu, ceux qui parlent une langue étrangère parlent anglais. Comme ailleurs, il n’y a plus que de vieux intellectuels pour parler français…

* Ne venez pas en talons, c’est déjà un miracle de passer une semaine en baskets sans se fouler une cheville. Pavés disjoints (taillés par les anciens bagnards paraît-il) dans les rues ET sur les trottoirs (très glissants dès qu’il y a un peu d’humidité). Sur les trottoirs, les « pavés » sont des cubes de 4cm x 4cm, non cimentés, qui se dessertissent bien sûr et qui traînent à droite et à gauche, il ne faut pas marcher avec le nez en l’air…

* Pour regarder les jolies filles, franchement c’est mieux Copenhague... Mais bon, les rares que j’ai vues ne me regardaient pas non plus… Peut-être à cause de la casquette ? Je vais changer de casquette.

 

Le 21 – TRANSFERT SUR PORTO -

Quand mes livres sont sortis, un ancien copain m’a retrouvé, trente-cinq ans après que nous nous soyons perdus de vue, et m’en a acheté un. Depuis cette reprise de contact, il m’envoie amicalement, par e-mail, une ou deux fois par semaine, des diaporamas aux titres éloquents : « La main du masseur », « Chattes brûlantes sous les toits », « Mitilithérapie », etc. Je pense qu’il a cru voir dans mes livres que je pouvais être intéressé par ça ? Que faire ? Et que faire de ses œuvres artistiques ? Le dernier envoi était un film en wmv : deux alpinistes descendent une falaise et s’envoient en l’air dans le vide, suspendus à leur corde… Je ne peux pas envoyer ça à mes filles, ni d’ailleurs à ma compagne, de peur que ça lui donne des idées, et qu’elle veuille passer ses prochaines vacances dans les Grandes Jorasses, apprendre la descente en rappel… Ca fait frémir... Il arrive dans la vie qu’un homme soit confronté à ce genre de problèmes, en fait insolubles. En plus ce sont des chattes rasées, j’aime pas ça.

 

Le 22 –

Peu de choses à raconter, tourisme de base… Les ruelles, le linge aux fenêtres, le port, les bateaux, le pont Luis I°, les maisons en escalier, la Sé, les statues équestres (diapo), le soleil.

 

De larges escaliers en bois descendent jusqu’au fleuve. Je me suis méfié pourtant, j’ai frotté le bois de ma semelle, mais quand je suis arrivé aux marches couvertes d’algues à marée basse, je me suis retrouvé sur le dos aussi vite que le jour où j’ai posé le pied pour la première fois (et la dernière) sur une planche à roulettes, et je suis descendu de trois marches. Autant dire que si j’avais été trois marches plus bas, je me serais retrouvé dans le Douro, ça me fait rire à moitié. Je me suis relevé vert, de peur et d’algues… Je me suis posé la même question que le jour de la planche : Pourquoi, quand on pose le pied à plat, bien verticalement, on tombe quand même ? Lessive XXL avec blouson et jean. J’ai ainsi appris, mais vous le saviez sans doute, qu’il est impossible d’essorer un blouson en gore-tex, puisque l’eau ne traverse pas. Elle s’amasse je ne sais où et elle y reste. Mais nous sommes au Portugal, et on peut profiter su système ultraperformant de l’étendoir à roulettes : j’ai étendu ce blouson chargé d‘eau, qui a goutté sur le trottoir pendant deux heures, ce qui ne semble déranger personne.

 

Au chapitre morue, j’ai mangé aujourd’hui la meilleure du séjour, et j’ai sans doute bu le meilleur café de ma vie. Info-prix : restau convenable (très propre, nappes en papier mais personnel souriant, beaucoup de clients et pour cause), un plat de morue très copieux avec salade (salade verte, tomates, carottes râpées comme Fabius) et pommes-frites maison, une bouteille de blanc cachetée de 37,5cl, LE café, 7,40€. Pour vous informer avec précision j’ai gardé la note : 5 + 1,80 + 0,60. J’ai donc trouvé ma cantine : O Caravela da Ribeira, 124 rua Mouzinho da Silveira (diapo).

 

Ma-fille-le-balu me dit qu’elle n’aime pas la morue, ça me fait doucement rigoler. Quand je l’ai emmenée en Roumanie, elle n’aimait pas les truites. Un soir où j’en ai pêché une dizaine, elle en a mangé huit. Il y a truites et truites de torrent, il y a morue, et morue du Portugal.

 

Pendant que je fumais ma pipe au doux soleil d’hiver, j’ai été abordé par une jeune fille qui semblait afficher « une simplicité de bon aloi ». Sa peau était d’un noir bleuté, et elle avait des lèvres sensuelles, ourlées de rouge vif jusqu’aux commissures des narines, pas de plateau labial mais un piercing dans le nez comme les Mursis de la vallée de l’Omo http://www.dailymotion.com/video/xd91x4_chez-les-mursi-dans-la-vallee-de-l_travel , elle portait un débardeur rose sous son blouson de cuir, une délicieuse jupe vert poireau au ras du bonbon, et un autre piercing dans le nombril – je n’ai pas vu plus bas (pas de diapo). Son regard était un peu vague, étranger, pensif comme si – mais je n’ose le pensifer – comme si elle en était à son quatorzième joint. Elle m’a demandé l’heure avec un sourire charmant, mais comme elle se trouvait juste sous l’horloge de la estacio Sao Bento, je lui ai fait signe de lever la tête. Elle est repartie avec son sourire et, on l’aurait juré, oui, une moue de déception. Je l’ai regardée s’en aller en me posant les grandes questions existentielles. Pessoa suit un homme dans la rue, et se sent rempli de tendresse pour « ce dos qui dort », pour cet homme qui « dort sa vie » en toute inconscience – inconscient parce qu’il n’a pas conscience d’avoir conscience, c’est une de ses grandes idées. Si le cœur avait conscience, il arrêterait de battre, dit-il. Donc je répète, je regardais partir cette fille en me posant les grandes questions existentielles. Mais non, pas « Est-ce que sa chatte est rasée ? ». Peut-être le bonheur est-il là, tout proche, tout simple ? me disais-je. Retaper une maison dans le vieux Porto pour la famille élargie que je ferais venir de… Maputo justement (capitale du Mozambique), faire quelques petits négrillons qui courraient dans l’appartement au rythme du djembé, et tirer sur le chilom pendant que la grand-mère, assise dans la cuisine sur une natte, préparerait le riz au poisson séché sur le canoun… Je suis allé acheter une tablette de chocolat.

 

Le 23 –

J’ai eu la surprise de constater qu’« une des destinataires » avait pris au sérieux l’histoire des négrillons et du riz au poisson… C’est quand même un peu inquiétant, on se pose des questions sur soi-même, sur la façon dont on est perçu… Il est donc possible qu’on me voie passer mes journées à tirer sur un chilom au son du djembé ?

 

Non, ces « impressions de voyage » ont tourné à la galéjade… Peut-être la conséquence du bain de Pessoa ? Il est arrivé qu’un peintre jette ses pinceaux après avoir vu un tableau peint par un autre, qu’un musicien abandonne un instrument… Non que Pessoa galèje lui-même, non que j’eusse voulu écrire les mêmes choses (nous avons peu de points communs, et une grosse différence : je n’ai jamais dédaigné de prendre la vie un peu sauvagement), mais il se peut qu’il m’empêche d’écrire sérieusement (si je l’ai jamais fait) parce qu’il écrit comme je rêverais d’écrire. Ce qui ne pouvait arriver, pour plusieurs raisons, d’abord je n’ai pas son intelligence lumineuse, cette intelligence qui doit être celle de Finkelkraut ou d’Onfray, et qui leur permet, j’imagine, de lire Hegel de façon cursive et d’en tirer la substantifique moelle à la première lecture (sans toutefois leur permettre d’approcher d’une quelconque vérité, c’est entendu), et ensuite je ne suis pas schizophrène. Je le suis comme tout le monde, j’ai la schizophrénie qui nous permet de vivre, nous tous, sinon, comment faire pour exister sans vivre – sans tout vivre ? À première vue, nous sommes bien obligés de créer un double, celui que tout le monde connaît, qui cache celui que nous sommes vraiment. Mais ce n’est pas encore ça : celui que nous pourrions « être vraiment » n’a rien de vrai, puisque nous pouvons le concevoir (ce qu’on peut voir ou concevoir ne peut contenir aucune vérité, Pessoa toujours) et y a sans nul doute un triple, un triple enfoui, qui lui contient peut-être notre vérité, et que nous ne pouvons même pas imaginer. Peut-être est-ce ce « triple » qui dirige tout, et il est alors logique que nous ne puissions ni nous connaître, ni connaître qui que ce soit (qui aurait été collaborateur, et qui résistant ?), ni même quoi que ce soit, sauf en silhouettes. C’est peut-être celui-là que Pessoa est allé chercher. Il donne réalité à ce triple en le couchant sur le papier et, dit-il, il se crée en écrivant, jusqu’à être bien plus réel dans ce qu’il a créé. Et on lit des choses qu’on n’a jamais lues. Quelquefois lui-même est horrifié par ce qu’il a écrit, et qui lui semble étranger. Évidemment, il ne pouvait pas présenter son « triple » en place publique, il l’a cadenassé dans une malle, et il est parti, avec la cirrhose mais heureusement sans la malle.

 

Sinon, ça va, merci. Le matin tour de ville des vieilles rues en photographiant les façades carrelées et le linge qui sèche aux fenêtres (moi je vois le linge qui sèche aux fenêtres, un autre verra la maison qui est derrière, un autre verra une image d’enfance, un autre un slip troué, un autre les carreaux de la fenêtre qui sont cassés, un autre passera sans voir ni le linge, ni même la maison, alors même que son regard les a enregistrés, un autre en gardera le souvenir toute sa vie sans savoir pourquoi, et tous ont « vu » la même chose). L’après-midi tour de ville de la ville plus moderne, avec visite de l’incroyable librairie Lello et Irmao, tout simplement la plus belle du monde http://www.tripteaser.fr/portugal/reportage/144/la-librairie-lello-e-irmao-a-porto (diapo) et passage PRÈS DE la Tour des Clercs http://fr.wikipedia.org/wiki/Tour_des_Clercs (diapo), pour les 200 marches on verra plus tard. Autrefois on décrivait, maintenant on donne l’adresse du site, on gagne du temps non ? Témoignant d’une grandeur passée, beaucoup d’immenses édifices, peut-être trop d’ailleurs, car plusieurs sont à l’abandon, alors que d’autres, qui mériteraient d’accueillir des collections Gulbenkian, n’accueillent pas grand chose.

 

Ma cantine étant fermée le lundi, dans un petit troquet j’ai demandé le plat du jour. Évidemment je prenais des risques : beignets de morue, accompagnés de salade, riz et haricots, le tout excellent. Demain je vais élargir le sourire que j’offre à la cantinière, pour qu’elle veuille bien me vendre un kilo de café moulu à emporter, et me donner « le secret de la morue », mais ce sera plus difficile. J’espère ne pas être obligé de payer de mon corps, hahaha. J’ajoute hahaha pour que « personne » ne prenne au sérieux cette dernière saillie - si j’ose dire.

 

Le 24 –

Marché Bolhao au petit matin, dont les guides font tout un plat, je connais quelqu’un qui dirait que ça ne vaut pas le marché de Narbonne, et pour une fois elle aurait raison. Alors j’ai pris le car pour le port de Matosinhos, vers lequel on se rend en longeant le fleuve, puis l’océan, et là j’ai quand même vu un beau marché de poissons, mais toujours très pauvre en coquillages et crustacés (sauf des pouces-pieds qui bizarrement n’intéressent que les Ibériques). Il était malheureusement trop tôt pour la grillade de sardines, je suis revenu à la cantine. Le café, c’est fait. Au prix coûtant, parce que vous êtes un bon client, a dit la cantinière (j’y allais pour la seconde fois). Elle m’a dit aussi de ne pas choisir le plat du jour, mais le menu à 5 euros, qui comprend plat du jour, boisson et café. Demain le secret de la morue.

 

Je n’ai plus envie de visiter les musées, mais de profiter de cette ville où il fait bon vivre. Si vous aimez prendre un  café chez Lenôtre sur les Champs, allez à Lisbonne, si vous aimez prendre un café chez Driss à Missour (Atlas Oriental) allez à Porto.

 

J’ai arrêté les églises aussi, ce barococco dégouline vraiment trop, et il semble que dans ce pays il y ait des messes non stop, je dérange les mamies. Ce n’est qu’une impression sans doute, mais le Portugal me paraît être un pays de vieux. Bien sûr, quand on aligne les transports en commun, les musées, les marchés et les églises, on a plus de chances d’en rencontrer, mais là je suis cerné. Et, il doit y avoir une logique, plus j’avance en âge plus je trouve que c’est un terrible spectacle. Quand on en voit trop. Des vieux et des vieilles, dieu qu’ils sont laids, qu’ils sont laids. Quelle terrible punition nous réserve la vie… Dans le bus cet après-midi, j’en avais des haut-le cœur. Alors quand j’ai vu les cyprès d’un cimetière, par association d’idées sans doute, je suis descendu. Je ne dirais pas que j’y ai vu beaucoup de jeunes, mais c’était plus gai. Les petites vieilles à la porte, dans le bel éclairage de ce jour d’hiver ensoleillé, souriaient au milieu des fleurs de leur jardin, on avait envie d’acheter, et en même temps de faire plaisir à un mort, tiens. Dans le champ de navets, les mamies n’étaient pas tristes, elles étaient en visite, elles venaient tailler une bavette, entre elles ou avec le défunt. Toutes les tombes étaient surchargées de fleurs, fausses mais quand même, et les arbres aussi étaient en fleurs : des camélias, et des magnolias soulangeana, dont les tulipes d’un mauve si délicat, au long des branches nues, se découpaient sur le noir des cyprès. Sur le toit d’un tombeau de la taille d’un petit pavillon de banlieue, un chien de marbre hurlait - à la mort bien sûr. On ne ricane pas, j’ai la photo (diapo). Brassens disait : « De temps en temps, avec mon pote Pierre Doris, on fait les cimetières et on se marre un bon coup. » Sous un monopteros (prenez le dico, ou voyez le diaporama), j’ai remarqué la statue en marbre, grandeur nature, d’un personnage de belle prestance. Un bienfaiteur de l’humanité sans doute ? Il n’avait pas un livre à la place de la tête. De loin, il m’a semblé lire « Isidoro Pacheco, marchand de vin ». Je me suis approché, j’ai frotté mes lunettes et j’ai lu « Isidoro Pacheco, marchand de vin ». De vin de Porto ou ce vinho verde, ce n’était pas précisé, mais on devinait. Et j’ai repensé au cube de Pessoa.


Le soir, ma copine de La Caravela m'a donné le secret de la morue... Je n'avais plus qu'à boucler mes valises.