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NIETZSCHE : LE GAI SAVOIR

LE GAI SAVOIR


Préface


 Seule la grande  douleur, cette longue, lente douleur qui prend son temps, dans laquelle nous brûlons comme du bois vert, nous oblige, nous philosophes, à descendre dans notre ultime profondeur et à nous défaire de toute confiance, de toute bonté d’âme, de tout camouflage, de toute douceur, de tout juste milieu, en quoi nous avons peut-être autrefois placé notre humanité. Je doute qu’une telle douleur « améliore », mais je sais qu’elle nous approfondit.

 

(Ignorance et volonté de ne pas savoir comme condition du savoir) : Non, ce mauvais goût, cette volonté de vérité, de « vérité à tout prix », cette démence d’adolescent dans l’amour de la vérité nous fait horreur : nous avons trop d’expérience, nous sommes trop sérieux, trop joyeux, trop brûlés, trop profonds pour cela… Nous ne croyons plus que la vérité reste vérité si on lui ôte ses voiles. (…) « Est-il vrai que le Bon Dieu est présent partout » ? demande une petite fille à sa mère. « Mais je trouve cela inconvenant ! »


Préludes


* J’ai en horreur les âmes étriquées ;  / Là, rien de bon, et presque rien de mauvais.

* Si je m’interprète, je m’introduis dans mon interprétation ; / Je ne puis être moi-même mon propre interprète.

* Mon œil est bien trop près de moi, / Je ne suis pas ce que je vois et vis. / Je me serais bien plus utile / Si je pouvais m‘éloigner de moi.


Premier livre


1- Que je considère les hommes d’un œil bon ou méchant, je les vois toujours appliqués à une unique tâche, tous et chacun en particulier : faire ce qui sert la conservation de l’espèce humaine. (…) Peut-être l’homme le plus nuisible est-il encore le plus utile, dans la perspective de la conservation de l’espèce ? (…) La haine, la joie prise au malheur d’autrui, la soif de rapine et de domination, et tout ce qu’on qualifie encore de méchant : tout ce la fait partie de l’étonnante économie de la conservation de l’espèce, d’une économie à coup sûr coûteuse, prodigue, et dans l’ensemble extrêmement folle, mais qui, c’est un fait démontré, a jusqu’à présent conservé notre espèce. (…)

L’homme est progressivement devenu un animal fantastique qui (…) doit de temps en temps croire qu’il sait pourquoi il existe (…) croire à la rationalité de la vie ! Et l’espèce humaine ne cessera de nouveau de décréter de temps en temps « Il y a quelque chose dont on n’a absolument plus le droit de rire ! » Et l’ami des hommes le plus prudent ajoutera : « Ce ne sont pas seulement le rire et la gaie sagesse, mais encore le tragique avec sa sublime déraison qui font partie des moyens et des nécessités de la conservation de l’espèce ! » (…) Et par conséquent (…) comprenez-vous, mes frères ? Comprenez-vous cette loi nouvelle du flux et du reflux ?

2- La plupart des hommes ne trouvent pas méprisable de croire en telle ou telle chose et de vivre en fonction de cette croyance. (…) Mais qu’est-ce pour moi que la bonté d’âme, la finesse et le génie si l’homme qui possède ces vertus (…) ne ressent pas l’exigence de certitude comme son désir le plus intime et son besoin le plus profond. (…) Séjourner au milieu de (…) toute la prodigieuse incertitude et ambiguïté de l’existence et ne pas se poser de questions (…) voilà ce que je ressens comme méprisable.

4- Ce sont les esprits les plus forts et les plus méchants qui ont le plus fait progresser l’humanité jusqu’à aujourd’hui : ils n’ont cessé de rallumer les passions assoupies (…)

Le nouveau est en toutes circonstances le mal, ce qui veut conquérir, renverser les bornes de  frontières anciennes et les piétés anciennes ; et seul l’ancien est le bien. 

11- La conscience est la dernière et plus tardive évolution de l’organisme et par conséquent en lui ce qu’il y a de plus inachevé et de moins solide. (…) Si le groupe conservateur des instincts ne la surpassait pas infiniment en puissance, s’il n’exerçait pas dans l’ensemble un rôle régulateur : l’humanité périrait inéluctablement de ses jugements à contresens et de sa manière de rêvasser les yeux ouverts, de son manque de profondeur et de sa crédulité, bref précisément de sa conscience (…) 

12- Et si plaisir et déplaisir étaient liés par un lien tel que celui qui veut avoir le plus possible de l’un doive aussi avoir le plus possible de l’autre. Les stoïciens (…) étaient conséquents lorsqu’ils désiraient le moins de plaisir possible pour subir le moins de déplaisir possible. 

13- La volonté de puissance : En faisant du bien et en faisant du mal, on exerce sa puissance sur autrui – et l’on ne veut rien d’autre ! En faisant du mal à ceux à qui nous devons avant tout faire sentir notre puissance ; car la douleur est pour cela un moyen bien plus efficace que le plaisir (…) En faisant du bien à ceux qui dépendent de nous en quelque manière (…) nous voulons leur montrer l’avantage qu’il y a à être en notre pouvoir (…).

C’est chez ceux qui ont peu de fierté (…) que la pitié est le sentiment le plus agréable. Pour eux, une proie facile (et tout homme qui souffre en est une) est quelque chose de séduisant.

14- Convoitise et amour (…), il pourrait bien s’agir de la même pulsion, sous deux dénominations différentes. (…) Notre amour du prochain n’est-il pas une aspiration à une nouvelle possession ?

Même le plus beau des paysages, une fois qu’on y a vécu trois mois, n’est plus certain de notre amour (…) : la possession rétrécit le plus souvent l’objet possédé.

Lorsque nous voyons quelqu’un souffrir,  nous saisissons volontiers l’occasion qui s’offre de prendre possession de lui ; c’est ce que fait par exemple le bienfaiteur compatissant, et lui aussi appelle « amour » le désir de possession qui s’est éveillé en lui, et y prend plaisir comme à l’invitation à une conquête nouvelle.

Mais c’est l’amour des sexes qui trahit le plus clairement sa nature d’aspiration à la possession : l’amoureux veut la possession exclusive et inconditionnée de la personne qu’il désire avec ardeur. (…) … on ne manquera pas de s’étonner que cette convoitise et cette injustice sauvages de l’amour des sexes aient été glorifiées et divinisées à toutes les époques, (…) entendu comme le contraire de l’égoïsme alors qu’il est peut-être justement l’expression la plus naïve de l’égoïsme. (…) Il y a bien çà et là sur la terre une espèce de prolongement de l’amour dans lequel cette aspiration avide qu’éprouvent deux personnes l’une pour l’autre fait place à un désir et à une convoitise nouvelle, une soif supérieure et commune d’idéal qui les dépasse ; mais qui connaît cet amour ? Qui l’a vécu ? Son véritable nom est amitié.

16- Dans les relations qu’on entretient avec les personnes pudiques à l’égard de leurs sentiments, on doit savoir dissimuler ; elles éprouvent une haine brutale pour celui qui les surprend en train de ressentir un sentiment tendre ou enthousiaste ou élevé, comme s’il avait percé leurs secrets. 

19- (…) demandez-vous si un arbre qui doit prendre fièrement de la hauteur peut se dispenser du mauvais temps et des tempêtes (…) 

21- On qualifie de bonnes les vertus d’un homme non pas par référence aux effets qu’elles ont pour lui-même, mais au contraire par référence aux effets que nous leur supposons pour nous et pour la société. (…) On aurait dû voir (…) que les vertus (telles l’ardeur au travail, l’obéissance, la chasteté, la piété, la justice) sont le plus souvent nuisibles à leur possesseur. (…) On fait l’éloge de la déraison dans la vertu grâce à laquelle l’être individuel se laisse transformer en fonction du tout. (…) L’éloge de l’homme désintéressé, de celui qui se sacrifie, du vertueux – donc de celui qui ne consacre pas la totalité de sa force et de sa raison à sa conservation, à son développement, à son élévation, à son progrès, à l’expansion de sa puissance (…) : le « prochain » fait l’éloge du désintéressement parce qu’il en tire profit ! (…) Voilà qui indique la contradiction fondamentale de la morale qui est justement tenue en grand honneur aujourd’hui : les motivations de cette morale sont en contradiction avec son principe. (à Quel type d’homme faut-il élever ?) 

22- … ce poète qui écrivit sur sa porte « : Qui entre ici me fera honneur, qui n’y entre pas me fera plaisir ». 

23- La corruption. (…) on met désormais autant d’ardeur à rechercher les commodités de la vie qu’auparavant les honneurs guerriers et athlétiques (…) désormais la cruauté se raffine et (…) à présent ses formes anciennes vont à l’encontre du goût (…) Lorsque les mœurs tombent «en « décadence » apparaissent d’abord ces êtres que l’on appelle des tyrans. (…) Corruption n’est qu’un terme péjoratif pour désigner les automnes d’un peuple. (Caton je crois : « Plus dure que la guerre, l’abondance pèse sur nous »)

 24 L’Europe est un malade qui doit la plus haute reconnaissance à (…) (l’) incurabilité (de son insatisfaction) et à l’éternelle métamorphose de sa souffrance ; ces situations continuellement nouvelles, ces dangers, ces douleurs et ces ressources continuellement nouveaux ont fini par produire une excitabilité intellectuelle qui est presque du génie, et en tout cas la mère de tout génie.

 26- Vivre (…) cela veut dire être cruel et impitoyable envers tout ce qui chez nous faiblit et vieillit, et pas uniquement chez nous.

27- Le renonçant (…) sacrifie (toutes choses) à son désir de hauteur. Il veut maintenir caché son désir, sa fierté, son intention de s’envoler loin au-dessus de nous (…) il est en cela semblable à nous, quand bien même il renonce.

29- Lorsqu’on commença, en France, à combattre les unités d’Aristote (les trois unités du théâtre) (…) on inventa des raisons mensongères pour justifier l’existence de ces lois, simplement pour ne pas avouer qu’on s’était habitués à la domination de ces lois et qu’on ne voulait pas voir cette situation changer. (…) C’est en cela que réside la grande malhonnêteté des conservateurs de toutes les époques : ils sont des ajouteurs de mensonge. (voir les affiches anti-gay)

47- Si l’on s’interdit en permanence d’exprimer ses passions en considérant qu’il faut laisser cela aux natures « vulgaires », plus grossières, bourgeoises, rustres, - qu’on ne veut donc pas réprimer les passions elles-mêmes, mais seulement leur langage ou leur attitude : on n’en atteint pas moins aussi ce qu’on ne veut pas : la répression des passions elles-mêmes, du moins leur affaiblissement et leur modification.  

48- Un homme traversait autrefois une riche école de tortures et de privations physiques (…) : on voyait autrui subir la douleur sans éprouver d’autre sentiment que celui de sa propre sécurité. (…) Il existerait bien une recette contre les philosophies pessimistes et l’hypertrophie de la sensibilité qui me semble à moi la « véritable détresse du temps présent » : (…) La recette contre la détresse est : la détresse. 

50- (Le jugement des autres) : Qu’y craint-on réellement ? L’isolement ! (…) Ainsi parle, au fond de nous-mêmes, l’instinct du troupeau. 

53- Là où la faible acuité de l’œil ne permet plus de voir la pulsion mauvaise en raison de sa finesse, l’homme établit l’empire du bien. (…) Donc, plus l’œil manque d’acuité, plus le bien est étendu. D’où l’éternelle gaieté d’esprit du peuple et des enfants ! D’où le caractère sombre (…) des grands penseurs !

Second livre

58- (…) La manière dont on nomme les choses compte indiciblement plus que ce qu’elles sont. (…) L’apparence initiale finit presque toujours par se transformer en essence et agit comme essence. Mais il ne suffit pas d’en prendre conscience pour anéantir la soi-disant réalité ! C’est seulement en créateurs que nous pouvons anéantir ! (Shiva) (…) il suffit de créer de nouveaux noms, appréciations et vraisemblances pour créer à la longue de nouvelles « choses ». 

60- L’ensorcellement et l’effet le plus puissant qu’exercent les femmes sont, pour le dire dans la langue des philosophes, une action à distance (…) : mais la première et la principale condition en est – la distance 

68- « Ce sont les hommes qui corrompent les femmes, et tous les défauts des femmes doivent être expiés et corrigés dans les hommes – car l’homme forme une image de la femme, et la femme se forme d’après cette image. » 

70 et suivants : Art, artistes, musique, auteurs (99 Shopenhauer), Allemagne…


Troisième livre


109- Gardons-nous de dire qu’il y a des lois dans la nature. Il n’y a que des nécessités : nul n’y commande, nul n’y obéit, nul ne transgresse. (…) Il n’y a pas de substances d’une durée éternelle : la matière est une erreur au même titre que le dieu des Éléates. (…) Mais quand en aurons-nous fini avec nos prudences et nos circonspections ? Quand aurons-nous totalement dédivinisé la nature 

110- L’intellect n’a, durant d’immenses périodes, produit que des erreurs ; certaines d’entre elles se révélèrent propices et utiles à la conservation de l’espèce. (…) Par exemple : le fait qu’il existe des choses durables, qu’il existe des choses identiques, (…) qu’une chose est comme elle apparaît, que notre vouloir est libre, que ce qui est bon pour moi est aussi bon en soi et pour soi. (…) Ces principes devinrent des normes en fonction desquelles on mesurait le « vrai » et le « non vrai ». Donc : la force des connaissances ne tient pas à leur degré de vérité mais à leur ancienneté, au fait qu’elles sont incorporées, à leur caractère de condition de vie.

Le penseur : c’est désormais l’être chez qui la pulsion de vérité et ces erreurs conservatrices de la vie livrent leur premier combat après que la pulsion de vérité a prouvé qu’elle est aussi une puissance conservatrice de vie. La question ultime relative à la condition de la vie est ici posée, et c’est ici qu’on fait la première tentative pour répondre à cette question par l’expérience.  

111- (les erreurs ont permis la survie de l’espèce :) les êtres qui ne voyaient pas avec précision avaient un avantage sur ceux qui voyaient tout « en flux ». En soi et pour soi, tout degré élevé de prudence et de raisonnement, tout penchant sceptique est déjà un  grand danger pour la vie.  

114- Lorsque nous voyons une image nouvelle, nous la construisons d’emblée à l’aide de toutes les anciennes expériences que nous avons faites, suivant le degré de notre probité et de notre justice. Il n’y a pas d’expériences vécues qui ne soient morales, même dans le degré de la perception sensorielle.  

115- L’homme a été éduqué par ses erreurs : il ne se vit jamais (…) qu’incomplètement, il s’attribua des qualités imaginaires, il se sentit dans une situation hiérarchique inexacte par rapport à l’animal et à la nature, il ne cessa d’inventer de nouvelles tables de biens et les considéra pendant un certain temps come éternelles et inconditionnées, de sorte que tantôt telle pulsion et tel état humain, tantôt tels autres occupèrent le premier rang (…)  

116- La morale induit les individus à devenir fonction du troupeau et à ne s’attribuer de valeur que comme fonction. Les conditions de conservation d’une communauté ayant été très différentes d’une communauté à l’autre, il y eut des morales très différentes. (…) (Avec les changements) on peut prophétiser qu’il y aura encore des morales très divergentes. 

117- Durant la plus longue période de l’humanité, il n’y avait rien de plus terrifiant que de se sentir individu. (…) La « volonté libre » avait alors pour voisin immédiat la mauvaise conscience.  

118- On doit distinguer dans la bienveillance : la pulsion d’appropriation et la pulsion de soumission selon que c’est le plus fort ou le plus faible qui éprouve de la bienveillance.  

119- Je vois en surabondance chez beaucoup d’êtres humains la force et le désir d’être fonction. (…) C’est lorsqu’ils s’intègrent à un organisme étranger que de tels êtres se conservent le mieux. 

120- Ariston de Chios : « La vertu est la santé de l’âme » Ta vertu est la santé de ton âme ; il n’y a pas de santé en soi. (…) …savoir si nous pourrions nous passer de la maladie, même pour le développement de notre vertu (…) 

121- … parmi les conditions de la vie, il pourrait y avoir l’erreur… 

122- Le christianisme (…) anéantit la foi de tout individu en ses « vertus ». 

125- Dieu est mort ! 

126- Les explications mystiques passent pou être profondes : elles ne sont même pas superficielles.

127- (Fausseté du concept : Volonté = cause / action = effet) La même excitation peut être plaisir ou déplaisir selon l’intellect (choix inconscient) à représentation de plaisir à « volonté » à action.  

129- « Dieu ne peut subsister sans des hommes sages » (Luther) mais peut encore moins subsister sans des hommes sans sagesse. 

130- La décision chrétienne de trouver le monde laid et mauvais a rendu le monde laid et mauvais. 

135- Le péché est un sentiment juif et une invention juive et (…) le christianisme visait à « judaïser » le monde entier. (Se repentir : les Grecs diraient) : « Voilà bien un sentiment d’esclave ! » (voir musulmans) 

136- Les Juifs (…) sont le génie moral parmi les peuples (en raison de la capacité qu’ils ont eue de mépriser l’homme en soi plus profondément que n’importe quel autre peuple) tirent une jouissance (…) semblable à celle que la noblesse française (devenue méprisable) tira de Louis XIV 

151- Le besoin métaphysique n’est pas l’origine des religions, comme le veut Shopenhauer, mais seulement une de ses pousses tardives. (…) Ce qui, aux époques primitives, conduisait à admettre un « autre monde », ce n’était pas une pulsion et un besoin, mais une erreur dans l’interprétation de certains processus naturels. 

152- (Changements par rapport au monde des Grecs). 

167- La misanthropie est la conséquence d’un amour de l’homme et d’une « gloutonnerie anthropophage ». 

173- Qui se sait profond s’efforce d’être clair ; qui aimerait passer pour profond aux yeux de la foule s’efforce d’être obscur. 

179- Les pensées sont les ombres de nos sensations – toujours plus sombres, plus vides, plus simples que celles-ci. 

200- Rire signifie : prendre plaisir au malheur d’autrui, mais avec bonne conscience. 

219- Le châtiment a pour but d’améliorer celui qui châtie. 

265- Que sont donc en fin de compte les vérités de l’homme ? Ce sont les erreurs irréfutables de l’homme.  

270- Que dit ta conscience ? Tu dois devenir celui que tu es. 

275- Quel est le sceau de l’acquisition de la liberté ? Ne plus avoir honte de soi-même.


Quatrième livre


276- Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour. (…) Je veux même, en toutes circonstances, n’être plus qu’un homme qui dit oui. (amour du destin) 

277- Toutes, toutes les choses qui nous concernent tournent constamment à notre plus grand avantage. (…) Quoi qu’il se produise (…) cela se révèle (…) quelque chose qui « ne pouvait pas ne pas arriver. » (…) En fait, de temps à autre, quelqu’un joue avec nous : le cher hasard. 

278- Qu’il est étrange que cette unique certitude et ce lot commun n’aient presque aucun pouvoir sur les hommes et qu’ils soient à mille lieues de se sentir comme une confrérie de la mort ! Cela me rend heureux (…). J’aimerais contribuer en quelque manière à leur rendre la pensée de la vie encore cent fois plus digne d’être pensée. 

283- Je salue tous les signes indiquant le commencement d’un âge plus viril, plus guerrier et qui avant tout remettra à l’honneur la bravoure ! (…) car croyez-moi ! Le secret pour retirer de l’existence la plus grande fécondité et la plus grande jouissance, c’est : vivre dangereusement ! (…) Vivez en guerre avec vos pareils et avec vous-mêmes ! 

285- (se détacher de tout but ultime) : peut-être à partir de ce moment l’homme ne cessera-t-il de s’élever là où il ne se déversera plus dans un Dieu.

290- (à relire : idée fondamentale qui identifie la force à la maîtrise de soi et à la liberté dans la loi)

291- … ce somptueux égoïsme insatiable qui prend plaisir à la possession et au butin. (« l’indicible jouissance du prédateur »)

294- Ils me sont désagréables, les hommes chez qui tout penchant naturel se transforme aussitôt en maladie, en quelque chose qui dénature et déshonore (…) De là vient le fait que l’on trouve si peu de noblesse parmi les hommes : le signe distinctif de celle-ci sera toujours de ne pas avoir peur de soi-même, de ne rien attendre de déshonorant de soi, de voler sans hésitation dans la direction où nous sommes poussés- nous, oiseaux qui sommes nés libres !

296- « On peut compter sur lui, il ne varie pas », telle est (…) la louange qui a le plus d’importance (…) . Une telle appréciation (…) constitue l’espèce de jugement universel la plus nuisible possible à la connaissance.(…) La pétrification des opinions attire tous les honneurs(…) Pendant de nombreux millénaires, la connaissance a été affectée de mauvaise conscience.

297- (Importance d’avoir accédé) à la bonne conscience dans l’hostilité envers l’habituel, le transmis par la tradition, le consacré.

305- (prise de risque) Car on doit pouvoir se perdre soi-même pour quelque temps si l’on veut apprendre quelque chose de ce que l’on n’est pas soi-même

306- L’épicurien recherche la situation, les personnes et même les événements qui correspondent à sa disposition intellectuelle extrêmement excitable, il renonce au reste – cad à la plupart des choses – parce que ce serait pour lui une nourriture trop forte et trop lourde. Le stoïcien au contraire s’entraîne à avaler pierres et vermines, éclats de verre et scorpions (...) 

307- (La vague) : Avec quelle précipitation terrifiante elle s’insinue dans les recoins les plus profonds des rochers crevassés ! (…) C’est ainsi que nous vivons, nous qui voulons ! 

312- J’ai donné un nom à ma douleur et je l’appelle « chien »(…) je peux l’apostropher et passer sur elle mes accès de mauvaise humeur : comme d’autres font avec leur chien, leur domestique et leur femme. 

314- Je veux avoir toujours près de moi mon lion et mon aigle, afin de de toujours avoir les signes et les présages m’indiquant la grandeur ou la petitesse de ma force.

318- Dans la douleur, il y a autant de sagesse que dans le plaisir : (ce sont des) forces de conservation de l’espèce. (…) Les hommes héroïques, les grands pourvoyeurs de douleur de l’humanité (…) s’opposent au confort et ne cachent pas leur dégoût pour cette espèce de bonheur.

324- La vie (…) non une fatalité, non une tromperie (…) mais un moyen de la connaissance – avec ce principe au cœur, on peut non seulement vaillamment, mais même gaiement vivre et gaiement rire ! 

326- Une perte est une perte pendant une heure à peine : avec elle, d’une manière ou d’une autre, un cadeau nous est aussi tombé du ciel – une nouvelle force par exemple, ou une nouvelle occasion d’accéder à la force. (…) Nous n’allons pas assez mal pour devoir aller mal de manière stoïcienne. 

327- « Là où l’on trouve le rire, la pensée ne vaut rien », tel est le préjugé (à combattre).

328- « Ton égoïsme est le malheur de ta vie », voilà ce qu’on entendit prêcher pendant des siècles. (…) : cela a abêti, enlaidi et empoisonné l’égoïsme !

329- « La noblesse et l’honneur n’habitent que l’otium et le bellum » : voilà ce que faisait entendre la voix du préjugé antique !

333- Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester, mais comprendre » (Spinoza)  (pas si simple à trois pulsions, une conséquence qui n’est qu’un rapport mutuel des pulsions et pourrait être influencée par l’une ou l’autre) (bien !)

334- (On doit apprendre à aimer : la musique, et aussi toutes choses, et aussi soi-même). L’amour doit aussi s’apprendre. 

335- Chacun est à soi-même le plus éloigné (…) et la sentence « Connais-toi toi-même », proférée par un Dieu et adressée à des hommes, est presque une méchanceté. Celui qui continue à juger en disant « Voici comment chacun devrait agir en pareil cas » n’a pas encore fait cinq pas dans la connaissance de soi (…) : il ne peut y avoir d’actions identiques / toute action est et demeure quelque chose d’impénétrable / créer de nouvelles tables qui nous soient propres / sans tenir compte de la « valeur morale » / devenir ceux que nous sommes / en fonction de ce qu’il y a de lois et de nécessités dans le monde à devenir physiciens.

338- (Les compatissants : à relire, tout est bon) + Vis caché afin de pouvoir vivre pour toi ! Vis en ignorant ce que ton siècle considère comme le plus important !

341-  (L’éternel retour : On pourrait réduire grossièrement ce concept en quelques mots : Mène ta vie en sorte que tu puisses souhaiter qu’elle se répète éternellement« Je reviendrais, avec ce soleil et cette terre, avec cet aigle et ce serpent, — non pour une vie nouvelle, ou une meilleure vie, ou une vie ressemblante ; — à jamais je reviendrais pour cette même et identique vie, dans le plus grand et aussi bien le plus petit, pour à nouveau de toutes choses enseigner le retour éternel, — » dans « Le convalescent », Zarathoustra, 3e partie. Le dépassement permanent de l’Eternel Retour entend avant tout un dépassement de soi-même, c’est à dire, de l’humain que nous sommes.)

342- « Grand astre, quel serait ton bonheur si tu n’avais ceux pour qui tu resplendis !


Cinquième livre


343- « Dieu est mort » (…) La croyance à un Dieu chrétien a perdu toute crédibilité : doit s’effondrer pour avoir été construit sur elle, avoir pris appui sur elle, s’être développé en elle, par exemple toute notre morale européenne. (…) La mer, notre mer, nous offre de nouveau son grand large.

344- Vérité et non-vérité se montrent toutes deux constamment utiles.  (« Dieu est la vérité » :) : si cette croyance précisément ne cesse de perdre toujours plus sa crédibilité, si rien ne s’avère plus divin, sinon la cécité, l’erreur, le mensonge, ) si Dieu lui-même s’avère être notre plus long mensonge ? -

345- Je ne vois personne qui ait osé une critique des jugements de valeur moraux. La morale réside dans l’abnégation, la négation de soi, le sacrifice de soi, dans la compassion, dans la pitié (ou bien : ) les appréciations morales sont nécessairement différentes chez des peuples différents (donc aucune) obligation de toute morale : ce sont deux conclusions aussi grossièrement puériles : (il faut) examiner la valeur de cette médecine célèbre entre toutes qu’on appelle morale : il faut mettre la morale en questions.

346- Ce monde est non-divin, immoral, inhumain. (…) Il nous semble risible aujourd’hui que l’homme ait la prétention de découvrir des valeurs qui devraient surpasser la valeur du monde réel. Il y a contradiction entre le monde dans lequel nous étions jusqu’à présent chez nous avec nos vénérations (…) et un autre monde que nous sommes nous-mêmes. ->Supprimez ou bien vos vénérations, ou  bien vous-mêmes ! (les deux seraient  nihilisme)

347- Le nihilisme de St Petersbourg (cad la croyance en l’incroyance, et ce jusqu’au martyre) témoigne toujours avant tout d’un besoin de croyance, d’épine dorsale, d’assise. Les religions trouvent les raisons de leur émergence et surtout de leur expansion dans une formidable maladie de la volonté. Le fanatisme est l’unique force de volonté à laquelle puissent aussi être amenés les faibles et les incertains. Là où un homme parvient à la conviction fondamentale qu’on doit lui commander, il devient croyant. (Un esprit qui se tiendrait sur des cordes et des possibilités légères et serait entraîné à) danser sur le bord des abîmes (…) serait l’esprit libre par excellence.

351- (Le prêtre) : C’est un besoin pressant qui commande ici : car on a aussi besoin de canalisations pour évacuer les ordures de l’âme, et d’eau pure pour les nettoyer, (Ils ) se sacrifient pour cela.

352- Ce n’est pas la nature terrible du prédateur qui éprouve la nécessité d’un travestissement moral, mais au contraire l’animal du troupeau avec sa profonde médiocrité. La morale pare l’Européen (…)

353- L’homme pense continuellement, mais ne le sait pas. La pensée qui devient consciente n’en est que la plus infime partie (…) et advient sous forme de mots. Le développement de la langue et le développement de la conscience (de la prise de conscience de la raison) vont la main dans la main. Toutes nos actions sont (…) d’une individualité illimitée, mais dès que nous les traduisons en consciences, elles semblent ne plus l’être. (…) Tout ce qui devient conscient devient par là-même plat, inconsistant, stupide à force de relativisation, générique, signe, repère dans le troupeau. Nous n’avons aucun organe pour le connaître, pour la « vérité » : nous « savons » exactement autant qu’il peut être utile dans l’intérêt du troupeau humain, de l’espèce.

355- Le bien connu est l’habituel, et l’habituel est ce qu’il y a de plus difficile à connaître, cad à voir comme problème, étranger, éloigné, extérieur à nous. (conscience n’est pas connaissance)

356- On voit apparaître une nouvelle faune humaine, qui ne pouvait se développer à des époques plus fermes, où toutes sortes de comédiens sont les véritables maîtres. Par là même, une autre espèce d’hommes est (…) rendue finalement impossible, avant tout les grands constructeurs.  (…) Tous autant que nous sommes, nous ne sommes plus un matériau propre à la construction d’une société.

359- (Un raté) De quoi croyez-vous donc qu’il ait inconditionnellement besoin, pour se créer en lui-même une apparence de supériorité par rapport aux hommes plus spirituels ? (…) Toujours des grands mots de la morale, toujours du boum-boum de la justice, de la sagesse, de la sainteté, de la vertu, toujours du stoïcisme de l’attitude (…) toujours du manteau du silence avisé, de la douceur, de tous les manteaux d’idéalistes, quel qu’en soit le nom…

360- J’ai appris à distinguer la cause de l’agir et la cause de l’agir-en-visant-ce-but. La première est un quantum de force accumulée qui attend d’être utilisée de n’importe quelle manière ; la seconde est quelque chose de tout à fait insignifiant (…) : l’allumette par rapport au baril de poudre. On a l’habitude de voir dans le but (fins, vocations…) la force de propulsion, suivant une erreur vieille comme le monde. Le navire suit le courant dans lequel il s’est retrouvé par hasard.

362- Napoléon initiateur de quelques siècles guerriers…

363- Pas de droits égaux en amour pour l’homme et pour la femme. (…)  L’amour, pensé dans sa totalité, sa grandeur, sa plénitude, est nature en tant que nature, est de toute éternité quelque chose d’ « immoral ».

 364- Ah, que nos semblables sont difficiles à digérer ! 1 Rassembler son courage / 2 améliorer son semblable / 3 autohypnotisation : fixer son semblable comme une boule de cristal, (…) jusqu’à ce que l’on s’assoupisse insensiblement (…), expédient thérapeutique emprunté au mariage et à l’amitié, abondamment testé… Son nom populaire est : patience.

 372- Nous sommes sensualistes, (…) non pas pour ce qui est de la théorie, mais pour ce qui est de la praxis, de la pratique (…) Les idées sont des séductrices pires que les sens. (…) Tout idéalisme philosophique fut jusqu’à présent quelque chose comme une maladie (ou) comme chez Platon, la peur de sens surpuissants, la sagesse d’un sage socratique.

374- Le monde nous est devenu infini, dans la mesure où nous ne pouvons pas écarter la possibilité qu’il renferme en lui des interprétations infinies. (…) Ah, cette chose inconnue comprend trop de possibilités d’interprétations non divines, trop de diablerie, de sottise, de bouffonnerie d’interprétation, notre interprétation humaine, trop humaine même (…)

 375- Nous sommes prudents à l’égard des convictions dernières (…) prudence de l’enfant qui s’est brûlé, de l’idéalisme déçu (…) Ainsi se forme un penchant à la connaissance quasiment épicurien, qui ne veut pas faire bon marché du caractère de point d’interrogation des choses…

377- Nous, sans patrie – Nous enfants de l’avenir, comment pourrions-nous être chez nous dans cet aujourd’hui ? Nous ne considérons tout simplement pas comme souhaitable que le royaume de la justice et de l’harmonie soit fondé sur terre (parce que ce serait le royaume de la médiocrisation), nous nous réjouissons de voir tous ceux qui comme nous aiment le danger, la guerre, l’aventure, qui ne se laissent pas satisfaire, capturer et châtrer (…). Non, nous n’aimons pas l’humanité, mais d’autre part, nous ne sommes pas assez allemands, au sens  que l’on donne aujourd’hui au mot allemand, pour prendre le parti du nationalisme et de la haine raciale, pour pouvoir nous réjouir (de la façon dont-) les peuples s’enferment dans leurs frontières (…) comme pour se mettre mutuellement en quarantaine (…) Nous préférons vivre sur les montagnes, à part, « inactuels » dans les siècles passés ou à venir, ne serait-ce que pour nous épargner la colère froide (de) témoins d’une politique qui rend le peuple allemand stérile en le rendant vaniteux. Nous sommes (…) de bons Européens, les héritiers de l’Europe, les héritiers riches, comblés, mais aussi surabondamment chargés d’obligations de millénaires d’esprit européen.

378- Ce n’est pas un misanthrope qui a écrit ce livre : la haine des hommes se paie trop cher aujourd’hui. Pour haïr comme (…) Timon (d’Athènes), de tout l’amour de la haine, il faudrait renoncer au mépris. (…) le mépris est notre goût et notre privilège, notre art, notre vertu peut-être, nous modernes parmi les modernes (…) nous, sans peur. (…) Nous aimons d’autant plus la nature que les choses s’y passent moins humainement, et l’art quand il est la fuite de l’artiste devant l’homme (...).

379- Des « pensées sur les préjugés moraux », si on ne veut pas qu’elles soient des préjugés sur des préjugés, présupposent une localisation à l’extérieur de la morale, quelque par-delà bien et mal vers lequel il faut monter, grimper, voler – en tout cas un par-delà notre bien et notre mal, une liberté à l’égard de toute Europe, celle-ci étant entendue comme jugement de valeur qui commandent et qui sont passés en nous pour devenir chair et sang.

380- On ne veut pas seulement être compris quand on écrit, mais encore, de manière tout aussi certaine, ne pas être compris (…) par le premier venu.

 381- Il nous semble avoir devant nous une terre encore inconnue, dont nul encore n’a aperçu les limites, un par-delà toutes les terres et tous les recoins de l’idéal qui ont existé jusqu’alors (…). Comment pourrions-nous avec une telle voracité de conscience et de savoir, nous satisfaire de l’homme d’aujourd’hui ? Un autre idéal court devant nous : l’idéal d’un esprit qui (…) joue avec tout ce qui fut jusqu’à, présent qualifié de saint, bon, intangible, divin ; l’idéal d’un bien-être et d’une bienveillance humains-surhumains, qui apparaîtra assez souvent inhumain (…) et avec lequel (…) est posé pour la première fois le point d’interrogation, (…) débute la tragédie.

382- Les esprits de mon livre s’en prennent soudain à moi (…) : « Entonnons plutôt des airs plus agréables, plus joyeux.. ».


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« On reste jeune à condition que l’âme ne se repose pas, que l’âme ne demande pas la paix. Rien n’est devenu plus étranger pour nous que ce qui faisait autrefois l’objet des désirs, la « paix de l’âme » que souhaitent les chrétiens ; rien n’est moins l’objet de notre envie que le bétail moral et le bonheur gras de la conscience tranquille. » 

« La morale (traditionnelle) est : nier tout ce qui ajoute foi aux sens, tout le reste de l’humanité… Et périsse avant tout le corps, cette pitoyable idée fixe des sens. »

« Nous sommes une multiplicité qui s’est construit une unité imaginaire » (La volonté de puissance)

« Ce qui ne me tue pas me fortifie »

« La sagesse trace des limites même à la connaissance »

« Qui se repent est doublement malheureux »


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Par de nombreux aspects, Nietzsche se révèle ainsi très moderne et par d’autres : le rejet de la démocratie et de l’égalité, de l’amour de la nature à la Rousseau…,  il nous semblerait aujourd’hui réactionnaire. Il n’est cependant pas si simple de le réduire à une position tranchée. Sa réflexion est en effet suffisamment subtile pour intégrer des antithèses qui ne sont pas toujours perceptibles au premier abord et l’usage immodéré qu’il fait de la polémique et des aphorismes confère à son texte une ambiguïté irréductible à une approche superficielle. 

La Volonté de Puissance est omniprésente, elle est le Monde ou l’ensemble de l’être dont la façon d’exister est celle de l’Eternel Retour. En conséquence, tout est pulsion, le Monde se décompose en pulsions. Omniprésentes, les pulsions traversent de manière continue l’ensemble de l’Être, de la matière inanimée jusqu’à l’être humain. Tout ce que nous sommes – nos actes, nos désirs, nos affects, nos passions, nos pensées, nos préférences philosophiques même (et peut-être d’abord) – est le résultat de leur existence. (…) Les pulsions sont aveugles. Au sein de l’Eternel Retour, elles n’ont ni commencement, ni fin, ni histoire, ni projet. Tout ce que les pulsions veulent est de se dépasser, de se décharger de soi-même dans quelque chose de supérieur à soi.

Vis ta vie. Ne sois pas vécu par elle (Pessoa) http://fernando-pessoa.com Que de points communs entre Nietzsche et Pessoa !