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AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA

AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA

 

I – Mort de dieu – Le surhomme (Dieu n'étant plus la finalité de la volonté humaine, il faut que l'homme se fixe un but immanent qui passe par son propre dépassement.)

 

            Je vous ai nommé trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau (chargé du pesant fardeau de l’obéissance, se hâte vers son désert), comment l’esprit devient lion (il veut conquérir la liberté et être maître de son propre désert), et comment enfin le lion devient enfant (l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde).

            Je vous enseigne le surhomme. L’homme est quelque chose qui doit se surmonter. (…) Le surhomme est le sens de la Terre. Que dise votre vouloir : Quel le surhomme soit le sens de la Terre. (…) À la Terre restez fidèles, et n’ayez foi en ceux qui d’espérances supraterrestres vous font discours !

            L’homme est une corde entre bête et surhomme tendue, une corde sur un abîme. (…) J’aime celui qui pour connaître vit et connaître veut afin qu’un jour vive le surhomme, et de la sorte veut son propre déclin.

            Je vous le dis, pour pouvoir engendrer une étoile qui danse il faut en soi-même encore avoir quelque chaos.

            (L’aigle et le serpent) La bête la plus fière sous le soleil et sous le soleil la plus prudente bête…

            Vouloir ce chemin-ci, celui qu’aveuglément l’homme a suivi, et le déclarer bon.

            Mais l’homme éveillé, celui qui sait, dit : Corps suis tout entier, et rien d’autre, et âme n’est qu’un mot pour quelque chose dans le corps, (…) ton corps et sa grande raison, qui n’est je en paroles mais je en actions. (…) Des instruments et des jouets, voilà ce que sont les sens et l’esprit : derrière eux se tient encore le soi. (…) Derrière tes pensées et tes sentiments, mon frère, se tient encore un puissant maître, un inconnu montreur de route – qui se nomme le soi. En ton corps il habite, il est ton corps. (…) Je ne suis votre chemin, ô vous les contempteurs du corps ! Pour moi vous n’êtes des ponts vers le surhomme !

            Il en va de l’homme comme de l’arbre. Plus il aspire vers l’altitude et la lumière, plus puissamment ses racines s’enfoncent vers le sol, vers le bas, vers le sombre, vers le profond, vers le mal. (…) Tes chiens sauvages veulent courir en liberté ; quand ton esprit s’efforce d’ouvrir toute prison, dans leur cave ils aboient au plaisir.

            Voici les phtisiques de l’âme ; à peine sont-ils nés que déjà ils commencent à mourir et nostalgiquement ils aspirent aux leçons de lassitude et de renoncement.

            La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l’amour du prochain. (…) Qu’importe longue vie ? Est-il guerrier qui veuille être épargné ? Point ne vous épargne, foncièrement je vous aime, ô mes frères dans la guerre. (..) Où cesse l’Etat, là jetez votre regard, mes frères ! Ne les voyez-vous, et l’arc-en-ciel et les ponts du surhomme ?

            Fuis mon ami, dans ta solitude ! Je te vois assourdi par le vacarme des grands hommes, et par l’aiguillon des petits harcelé. (…) Ressemble derechef à l’arbre que tu aimes, l’arbre aux larges ramures. (…) Où cesse la solitude commence la place publique (…) et aussi le vacarme des grands comédiens, le bourdonnement des mouches venimeuses. (…) Autour de ceux qui inventent de nouvelles valeurs gravite le monde : sans qu’on le voie il gravite. Mais c’est autour des comédiens que gravitent le peuple et la renommée ; ainsi va le monde.

            Vais-je vous conseiller de mettre à mort vos sens ? Ce que je vous conseille est qu’ils soient innocents. (Être innocent : être débarrassé du ressentiment caractéristique des faibles. Innocence signifie rendre l’homme à lui-même, y cesser de voir quelque produit, ou quelque outil. Il s’agit bien ici de dédiviniser la nature et de renaturaliser l’homme. Le premier temps de l’exil est de larguer les amarres, de s’échapper du port : il est temps d’accepter que cette innocence implique d’abord le renoncement aux buts et aux vérités.)

            Mais je vous le dis : Votre amour du prochain est votre mauvais amour de vous-mêmes. Vers le prochain vous vous fuyez vous-mêmes et de cela voudriez faire une vertu ; mais moi je perce à jour votre « désintéressement ». (…) Encore je préfère vous conseiller de fuir le prochain et d’aimer le lointain. (…) Maintenant vous voulez séduire le prochain pour qu’il vous aime, et par son erreur vous donne semblance d’or. (…) Je voudrais que, quels qu’ils soient, vous ne supportiez ni vos prochains ni leurs voisins ; ainsi de vous-mêmes vous faudrait-il créer et votre ami et son cœur débordant.

            Beaucoup meurent trop tard et quelques-uns meurent trop tôt. Encore étrangement sonne cette leçon : « À la bonne heure sache mourir ! ». (…) Certes celui qui à la bonne heure jamais ne vit, comment devrait-il jamais à la bonne heure mourir ?

            Qu’au sens de la Terre servent, mes frères, votre esprit et votre vertu ! Et à toutes choses de nouveau donnez valeur ! Pour quoi vous devez être des combattants ! Pour quoi vous devez être des créateurs !

            À l’homme de la connaissance point seulement ne fait pouvoir aimer ses ennemis, mais ses amis aussi pouvoir haïr. (…) Morts sont tous dieux : maintenant nous voulons que vive le surhomme.

 

II – La volonté de puissance

            C’est vouloir qui libère, telle est la vraie leçon sur le vouloir et la liberté.

            En vérité, je ne puis sentir ces miséricordieux qui dans leur compassion trouvent leur béatitude ; de pudeur ils manquent trop.

            Mais le plus vilain, ce sont les pensées petites. En vérité, mieux que pensée petite encore vaut acte méchant. (…) À la moisissure ressemble la pensée petite : elle rampe et se tapit et nulle part ne veut être, jusqu’à ce que de petites moisissures blet et flétri soit tout entier le corps. Mais celui que le diable possède, je lui dis à l’oreille cette parole : « Mieux vaut encore laisser grandir ton diable ! Pour toi aussi existe encore une voie qui mène à la grandeur ! ».

            Il est pesant de vivre avec les hommes, parce qu’il est bien pesant de se taire.

            Et qu’un ami te fasse du mal, lors dis : « Je te pardonne ce que tu m’as fait, mais qu’à toi-même te le sois fait, comment pourrais-je te le pardonner ? » Ainsi parle tout grand amour, lequel encore aussi surmonte pardon et compassion. On se doit retenir le cœur ; car le laisse-t-on aller, comme vite on perd la tête !

            Jamais encore il n’y eut de surhomme. (…) En vérité, même le plus grand, je l’ai trouvé – bien trop humain !

            Encore vous voulez qu’on vous paye, vous les vertueux ! Pour la vertu vous voulez un salaire, et pour la Terre le Ciel et pour votre jour d’hui l’éternité ?

            (…) Vous qui aux âmes donnez le tournis, vous les prêcheurs d’égalité ! Vous m’êtes des tarentules, et de secrets vindicatifs ! (…) Car ainsi me parle, à moi, la justice : « Égaux ne sont les hommes. » Et ne le doivent devenir non plus ! (…) Sur mille ponts et passerelles vers l’avenir ils doivent se presser, et doivent toujours grandir entre eux la guerre et l’inégalité : ainsi me fait parler mon grand amour ! (…) Monter, c’est ce que veut la vie, et, en montant, se dépasser ! (…) De manière tout aussi sûre et belle soyons ennemis, ô mes amis ! Divinement les uns contre les autres nous voulons faire assaut !

            Vérace, ainsi je nomme qui va dans les déserts sans dieu et qui brisa son cœur vénérant.

            Devant la honte des quémandeurs, en larmes plus n’éclate mon œil : trop dure est devenue ma main pour le tremblement des mains pleines. (« Quant aux mendiants, le mieux serait qu’on en finît absolument »)

            Vouloir de rendre pensable tout ce qui est, ainsi j’appelle, moi, votre vouloir (et non « vouloir de vérité »).

            Et c’est là votre entière volonté, ô vous les plus sages, une volonté de puissance ; et même quand vous parlez de bien et de mal, et d’estimations et de valeurs ! Ce monde devant lequel vous vous pouvez agenouiller, encore le voulez créer : c’est là votre espérance ultime et votre ultime ivresse.

            Où j’ai trouvé vivant, là j’ai trouvé volonté de puissance ; et même dans le vouloir du servant j’ai trouvé le vouloir d’être maître.

            Et qui nécessairement est dans le bien et le mal un créateur, en vérité il lui faut d’abord être un négateur et que par lui d’abord se brisent les valeurs. Ainsi le plus haut mal relève de la plus haute bonté, mais c’est celle qui crée.

            Du mépris de la Terre on a convaincu votre esprit, non vos entrailles, or elles sont en vous le plus puissant.

            Ô vous les délicats hypocrites, ô vous les concupiscents ! Dans votre convoitise il vous manque d’être innocents, et pour quoi maintenant vous calomniez le désir !

            Où se trouve innocence ? Là ou se trouve la procréation. Et qui au-dessus et au-delà de lui-même veut créer, pour moi c’est lui qui a le plus pur vouloir. 

            Où se trouve beauté ? Là où de tout mon vouloir je ne puis que vouloir, là où je veux aimer et décliner, de crainte qu’une image reste image seulement.

            Osez d’abord croire en vous-mêmes – en vous et en vos entrailles. Qui en lui-même ne croit est toujours un menteur.

            En vérité, comme l’aime le soleil, j’aime la vie et toutes les mers profondes.

            Car c’est la vérité que de la maison des érudits me suis enfui et derrière moi j’ai fait claquer la porte. (…) Je suis trop ardent et de mes propres pensées trop consumé ; souvent j’en ai le souffle presque coupé. Lors il me faut gagner l’air libre et fuir tous ces poussiéreux cabinets.
            Vouloir libère, mais ce qui tient enchaîné le libérateur même, de quel nom l’appeler ? (…) En arrière ne peut vouloir la volonté (idée à combattre).

            Fragment, énigme, cruel hasard, ainsi est tout « Cela fut » - jusqu’à ce que le vouloir qui crée ajoute : « Mais ainsi l’ai voulu ! » (amor fati)

           

III- L’éternel retour

            Qui gravit les plus hautes cimes n’a cure des tragédies jouées et de toutes les tragédies vécues.

            Louange à ce qui rend dur ! Je ne loue le pays où le beurre et le miel coulent !

            Car foncièrement on n’aime que son enfant et son œuvre ; et là où est pour moi un grand amour c’est de grossesse qu’il présage.

            « Par accident », telle est la plus vieille noblesse du monde ; à toutes choses l’ai restituée, les libérant de l’asservissement au but. (…) Aucun « éternel vouloir » ne veut. (…) En toutes choses une seule est impossible : la rationnalité.

            Autant je vois de bonté, autant de faiblesse. Autant je vois de justice et de compassion, autant de faiblesse. (..) Ils veulent une chose avant tout : que personne ne leur fasse mal. Ainsi avec chacun ils prennent les devants et lui font du bien. Mais c’est là pleutrerie, encore qu’on l’appelle vertu. (…) Leur est vertu ce qui rend modeste et docile.

            Je suis Zarathoustra le sans-dieu. Où trouver mon égal ?

            Comme vous-mêmes aimez sans doute votre prochain, mais d’abord soyez de ceux qui s’aiment eux-mêmes – qui s’aiment avec le grand amour, qui s’aiment avec le grand mépris ! (…) De l’amour seulement doivent s’élever mon mépris et mon oiseau d’augure, mais non du marécage ! (…) Où l’on ne peut plus aimer, là il convient de passer outre.

            Parmi les hommes toujours seras sauvage et étranger, sauvage et étranger encore lorsqu’ils t’aiment, car avant tout ils veulent qu’on les ménage !

            (…) Pitié enseigne à mentir. À toutes âmes libres pitié rend l’air épais.

            Toi l’arbre solitaire aux robustes senteurs, aux larges frondaisons, ô toi que j’aime !

            Volupté : pour tous porteurs de cilices et contempteurs du corps, leur écharde et leur aiguillon (…) pour les cœurs libres, une chose innocente et libre, de la Terre le jardin des délices, de tout avenir dans l’instant la débordante gratitude !

           Manie de dominer, mais qui, pour les séduire, monte jusqu’à des purs, des solitaires, et à de présomptueuses altitudes, brûlant comme un amour qui pour séduire le ciel terrestre, y peint de purpurines félicités. (…) Mais qui la nommerait manie lorsque descend la cime pour désirer puissance ?

            (…) Sa parole proclama bienheureux l’égoïsme, le sain, le salubre égoïsme, d’une âme forte jaillissant !

            Presque au berceau on nous dote déjà de mots et valeurs pesants, avec « bon » et « méchant ». (…) Mais s’est lui-même découvert celui qui dit : Voici mon bon et mon méchant. Ainsi il a fait taire cette taupe, ce nain qui, lui, déclare : « Bon pour tous, méchant pour tous. » (…) Car le chemin, cela n’exite pas !

            (…) Et de leurs grands maîtres de vertu les adjurai de rire, et de leurs poètes et de leurs saints et rédempteurs du monde.

            L’homme est pont, et non pas but. (…) Je leur appris à créer dans l’avenir, et de tout ce qui fut, le racheter en créant.

            Et qui à lui-même ne peut commander, celui-là doit obéir.

            Être vrais, bien peu le peuvent ! Et qui le peut, encore ne le veut. Mais moins que personne le peuvent les gens de bien.

            Devenez donc des géniteurs et des éleveurs, des semeurs d’avenir.

            Soit cet amour votre nouvelle noblesse : l’inexploré en l’océan le plus lointain ! C’est ce pays que j’ordonne à votre voile de chercher et de chercher !

            Bien manger et bien boire, mes frères, cet art n’a rien de vain ! Me brisez, me brisez donc les tables de ceux qui jamais ne s’éjouissent ! (…) ces vieilles tables de dévots ! (…) Et soit perdu pour nous le jour où même une fois nous ne dansâmes ! Et soit fausse pour nous toute vérité où il n’y ait un seul éclat de rire !

            Connaître, c’est plaisir pour qui veut comme lion !

            Vouloir libère ; car vouloir c’est créer, voilà ce que j’enseigne ; et c’est seulement pour créer que vous devez apprendre !

            (…) Prêt pour moi-même et mon plus secret vouloir : un arc qui pour sa flèche brûle d’amour, une flèche qui pour son étoile brûle d’amour !

            Reviendra le nœud de causes dans lesquelles je suis imbriqué – qui à nouveau me créera ! Moi-même j’appartiens aux causes de l’éternel retour ! Je reviendrai, avec ce soleil et cette terre, avec cet aigle et ce serpent, non pour une vie nouvelle, ou une meilleure vie, ou une vie pareille ; à jamais je reviendrai pour cette même et identique vie, dans le plus grand et aussi bien dans le plus petit

            Ô mon âme, j’ai dissipé ta petite pudeur et ta vertu des recoins, et t’ai convaincue de te tenir debout, toute nue, sous les yeux du soleil ! Avec cette tempête qu’on nomme « esprit », j’ai soufflé sur ta mer houleuse ; j’en ai chassé toute nuée, j’ai égorgé ainsi cet égorgeur qu’on nomme « péché ». Je t’ai enseigné le mépris qui comme un ver rongeur ne vient, le grand mépris qui aime, et dont l’amour est le plus fort quand le plus fort est son mépris. (…) Chante pour moi, chante, ô mon âme !

            Jamais encore je ne trouvai la femme de qui je voulusse enfant, sinon de cette femme que j’aime ; car je t’aime, ô éternité !

 

IV- L’être supérieur

            Et dans le monde qui a fait plus souffrir que les folies des compatissants ? Malheur à ceux qui aiment et au-dessus de leur compassion encore n’ont une cime !

            Deviens qui tu es !

            Qu’est-ce qui est bon ? Être vaillant est bon. C’est la bonne guerre qui sanctifie toute causes.

            Soit compassion des dieux, soit compassion des hommes, la compassion est impudique. (…) Te fait honte la honte du grand souffrant. (compassion : déperdition de vitalité qui multiplie la souffrance au lieu de la guérir, voir Montaigne, les stoïciens….)

            Ô nausée, nausée, nausée ! Il faut que viennent les lions rieurs !

            Le mal est en effet, pour l’homme, la meilleure de ses forces. (…) Au plus grand bien du surhomme le plus grand mal est nécessaire.

            Que m’importerait votre petite, votre nombreuse, votre courte misère ? Pour moi vous n’avez encore assez mal ! Car à vous-mêmes seulement vous avez mal, mais n’eûtes encore mal à l’homme !

            Déjà faiblit, déjà s’enfuit l’esprit de pesanteur, mon vieil ennemi héréditaire. ( …) Les voici qui déjà apprennent à rire d’eux-mêmes, dois-je en croire mes oreilles ?

 

 

L’aigle et serpent – Le lion – Le chameau

La terre – La mer – Le soleil – Les hauteurs –

Les superflus, les bien-trop-nombreux -

Le vouloir – Les vertus – La solitude – L’égoïsme - Le rire – Danser -

Le surhomme - L’éternel retour –

 

Personne n’est responsable du fait que l’homme existe, qu’il est conformé de telle ou telle façon, qu’il se trouve dans telles conditions, dans tel milieu. La fatalité de son être n’est pas à séparer de la fatalité de tout ce qui fut et de tout ce qui sera. (…) L’adhésion totale à une nécessité totale, telle est sa définition paradoxale de la liberté.