Impressions de voyage (2001) : Turquie, Inde, Madagascar, Rodrigues… Après quoi court le voyageur ? Après qui ?
Extraits…
INDE :
À Bombay, à l’heure où les hommes tombent, j’ai pensé que ce choc dont la ville m’avait gratifié, et cette force de vie, ces sourires, cette gentillesse, tout cela a pour origine le travail. Ils nous regardent dans les yeux et ils ont l’air apaisé. On fait ce qu’on a à faire pour survivre, et demain on fera pareil, ils disent. Toi tu as plus de chance, de beaux habits, tu es en vacances, ils disent, toujours avec le sourire, pourtant tu es arrivé avec une gueule de raie, ils disent, j’espère que ce n’est pas trop grave ce qui t’arrive et que demain ça va s’arranger pour toi. Pour moi, demain sera comme aujourd’hui, et comme hier aussi. Je vivrai donc, encore un jour. Un autre jour, c’est vrai, je mourrai sur le trottoir, c’est le mouroir des pauvres, et toi dans un asile de vieillards sans doute, un mouroir pour riches. La différence est-elle si grande ? La nuit tombait donc, j’ai trouvé un bar à bière. J’avais été cruellement privé d’alcool au Gujarat. Les hommes buvaient, trois quatre bouteilles sur les tables, pas trente ou quarante, ils parlaient plutôt calmement, seul le ventilateur faisait un bruit de réacteur de Boeing, comme partout ici. Le garçon m’adressait un sourire de temps en temps. L’air était enfumé comme dans un bistrot convivial. Un rat passait entre les pieds et grignotait quelques frites et cacahuètes qui traînaient sur le sol. Un rat ne pose problème que si l’on juge qu’il pose problème. J’étais bien. Bon dieu que j’étais bien.
MADAGASCAR : Orage après une longue période sans un souffle de vent. Ça commence par un bruissement dans les frondaisons, puis une pluie de feuilles d’eucalyptus. Il en tombe il en tombe, recouvrant le sol, les tables du restaurant... Ensuite une pluie de mangues quand le vent forcit, des mangues de deux cents grammes qui tombent de vingt mètres de haut... On se serre autour des tables sous les larges parasols. Les premières gouttes tombent enfin, et très vite, c’est le déluge : un mur d’eau, on se demande comment il pouvait y en avoir autant en suspension au-dessus de nos têtes... Ça passera très vite, nous rejoindrons les tables dans l’odeur de terre mouillée, ouf, un peu de fraîcheur. On pourrait croire que la pluie va laver la ville, il n’en est rien : elle agrandit les flaques d’eau croupie, elle y amène de nouvelles ordures, de nouveaux étrons, de nouveaux cadavres. Elle va aviver l’épidémie de choléra. Les enfants vont mourir. Mais elle est bonne pour les paysans : le maïs est beau cette année, l’herbe est relativement haute, dont profiteront les zébus, puis les hommes. Un partout, la balle au centre : ainsi jouent, avec des haricots humains, la Vie et la Mort, sur cette terre abandonnée des dieux.
ÎLE RODRIGUES : Le patron est Chinois. Derrière son comptoir, il présente l’avenant minois d’une machine à calculer soviétique. C’est un tas de saindoux qui vit à l’économie de gestes. Seul son bras gauche doit avoir conservé quelques muscles, grâce au tiroir-caisse. Sa lourde paupière tombe encore plus bas que celle des buveurs, mais chez lui c’est d’origine et chacun lui sait un regard d’aigle, alors même que personne n’a jamais vu ses yeux -un penseur tirerait de cette observation de fortes déductions philosophiques. Pas de danger qu’il oublie de compter une canette. De temps à autre un type crasseux et mal rasé, avec cet air méchant que seule une mortelle rancune contre la vie peut donner, glisse vers le comptoir sans un coup d’œil pour les clients, jette une pièce sur le zinc. On lui remplit une assiette de nouilles qu’il va manger seul à une table, après les avoir noyées de sauce tomate pimentée, pour oublier l’absence de viande. Un autre a les mêmes gestes pour venir chercher sa dose de rhum, qu’il boit d’un trait sur le comptoir avant de repartir sans un mot, sans un regard. On détecte dans le moindre de leurs gestes –la façon de taper sur la cigarette pour en faire tomber la cendre, de cracher un brin de tabac- les types raclés, foutus.
TURQUIE: Bien sûr, la Mosquée Bleue est sans doute une très belle mosquée. Bien sûr, le Palais du Topkapi est à voir. On y expose de très belles collections (porcelaines, bijoux, armes...) qu'on peut admirer quand on a la chance de se trouver dans la file qui longe le mur. Parce que les hordes de touristes font le tour des pièces, alignés sur trois rangs au minimum... Difficile d'imaginer la vie des sultans, quand même, malgré un guide obsédé sexuel qui s'étend longuement sur les problèmes du harem, quand on est dans un groupe de quarante et que, derrière, le guide du groupe suivant pousse pour qu'on aille plus vite. Je croyais avoir tout vu à Prague dans le genre, mais là, tous les records sont battus. Bien sûr, il y a les trois ou quatre mosaïques de Sainte Sophie et sa merveilleuse architecture...
Ces trois monuments sont noyés dans une ville laide à hurler, comme toutes les villes de Turquie : immeubles gris ou peints avec des fonds de pots, construits à la diable, circulation, pollution... Pleurez : les pauvres construisent de grandes villes. Bien sûr aussi, il y a la vue sur le Bosphore, avec les minarets sur fond de soleil couchant... Carte postale... Pour Istambul, voyez tranquillement un bon documentaire, bien installés devant votre télé, en sirotant un bon whisky. Finalement, on n'est pas absolument obligé de payer son tribut au tourisme de masse.
Pour les monuments, allez à Harran. À Harran, il n'y a rien : pas de monuments ou presque, et pas de touristes. Juste une énorme enceinte, d'une largeur époustouflante, longue de plusieurs kilomètres et en presque totalité écroulée, une enceinte faite de gros blocs de pierre taillée, une enceinte de titans. Au milieu, un donjon, un reste de fortifications, trois fois rien. Mais à Harran, c'est l'histoire qui vous saute au visage. Nous sommes à 1400 km d'Istambul, en Mésopotamie, nous venons de traverser l'Euphrate. Ces murailles colossales sont celles de Babylone, de Ninive, de Jéricho. À Harran, Abraham a mené son peuple, avant de repartir vers la Terre Promise. Il est là toujours, et aussi les milliers de guerriers Assyriens, Hittites et Babyloniens, Perses, Grecs et Romains, Chrétiens, Arabes et Turcs. Dans le silence de la plaine fertile qui entoure la colline, ils attendent le moment de l'assaut. Tous ont pris Harran, et tous sont repartis. Ironie de l'histoire, c'est une petite tribu de quelques centaines d'Arabes - quel plaisir de parler mon pauvre arabe aux confins de la Turquie, de la Syrie et de l'Irak ! - une petite tribu qui a squatté les ruines et y a construit de minuscules huttes marrantes, faites en briquettes de terre, avec des toits en forme de dômes, parce qu'ils n'ont pas de bois de charpente. Les soubassements de leurs bicoques sont des chapiteaux corinthiens, des bas-reliefs assyriens, et, en cherchant bien, on doit pouvoir trouver une tête de Zeus qui sert de siège pour boire le çay, le thé noir du Pont-Euxin, face au soleil couchant. Ruines vivantes...
On n'a pas commencé les fouilles à Harran. Si la Turquie veut fouiller tous ses sites, elle en a pour des siècles. Qu'elle leur foute la paix.
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