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L'HUMANITÉ DANS TOUS SES ÉTATS

Photo : Maquette des 1° et 4° de couverture


L'HUMANITÉ DANS TOUS SES ÉTATS, 160 pages, impressions de voyage.

Inde, Madagascar, Rodrigues... Après quoi court le voyageur ? Après qui ?

Impressions de voyage, mômeries, turlupinades, portraits, paysages, souvenirs, confessions, coups de coeur, coups de sang, émotions littéraires, et autres.


 Pour recevoir ou offrir un des ouvrages, envoyez 13 € (port compris en France métropolitaine) pour un seul ouvrage, et 11 euros pour les autres (s'ils sont groupés dans le même envoi), votre adresse et éventuellement le nom de la personne à laquelle doit s'adresser la dédicace, à :
- Francis Boulbès, Le Malcheptel 23420 - Mérinchal (juin à septembre) ou 8 rue Blatin, 63000 - Clermont-Ferrand (reste de l'année)

Pour tout autre renseignement, contactez-moi : francis.boulbes@gmail.com



INDE :
À Bombay, à l’heure où les hommes tombent, j’ai pensé que ce choc dont la ville m’avait gratifié, et cette force de vie, ces sourires, cette gentillesse, tout cela a pour origine le travail. Ils nous regardent dans les yeux et ils ont l’air apaisé. On fait ce qu’on a à faire pour survivre, et demain on fera pareil, ils disent. Toi tu as plus de chance, de beaux habits, tu es en vacances, ils disent, toujours avec le sourire, pourtant tu es arrivé avec une gueule de raie, ils disent, j’espère que ce n’est pas trop grave ce qui t’arrive et que demain ça va s’arranger pour toi. Pour moi, demain sera comme aujourd’hui, et comme hier aussi. Je vivrai donc, encore un jour. Un autre jour, c’est vrai, je mourrai sur le trottoir, c’est le mouroir des pauvres, et toi dans un asile de vieillards sans doute, un mouroir pour riches. La différence est-elle si grande ?
La nuit tombait donc, j’ai trouvé un bar à bière. J’avais été cruellement privé d’alcool au Gujarat. Les hommes buvaient, trois quatre bouteilles sur les tables, pas trente ou quarante, ils parlaient plutôt calmement, seul le ventilateur faisait un bruit de réacteur de Boeing, comme partout ici. Le garçon m’adressait un sourire de temps en temps. L’air était enfumé comme dans un bistrot convivial. Un rat passait entre les pieds et grignotait quelques frites et cacahuètes qui traînaient sur le sol. Un rat ne pose problème que si l’on juge qu’il pose problème. J’étais bien. Bon dieu que j’étais bien.

MADAGASCAR :
Orage après une longue période sans un souffle de vent. Ça commence par un bruissement dans les frondaisons, puis une pluie de feuilles d’eucalyptus. Il en tombe il en tombe, recouvrant le sol, les tables du restaurant... Ensuite une pluie de mangues quand le vent forcit, des mangues de deux cents grammes qui tombent de vingt mètres de haut... On se serre autour des tables sous les larges parasols. Les premières gouttes tombent enfin, et très vite, c’est le déluge : un mur d’eau, on se demande comment il pouvait y en avoir autant en suspension au-dessus de nos têtes... Le temps de sauter jusqu'à la terrasse couverte, nous sommes trempés. Ça passera très vite, nous rejoindrons les tables dans l’odeur de terre mouillée, ouf, un peu de fraîcheur.
On pourrait croire que la pluie va laver la ville, il n’en est rien : elle agrandit les flaques d’eau croupie, elle y amène de nouvelles ordures, de nouveaux étrons, de nouveaux cadavres. Elle va aviver l’épidémie de choléra. Les enfants vont mourir. Mais elle est bonne pour les paysans : le maïs est beau cette année, l’herbe est relativement haute, dont profiteront les zébus, puis les hommes. Un partout, la balle au centre : ainsi jouent, avec des haricots humains, la Vie et la Mort, sur cette terre abandonnée des dieux.

ÎLE RODRIGUES :
Le patron est Chinois. Derrière son comptoir, il présente l’avenant minois d’une machine à calculer soviétique. C’est un tas de saindoux qui vit à l’économie de gestes. Seul son bras gauche doit avoir conservé quelques muscles, grâce au tiroir-caisse. Sa lourde paupière tombe encore plus bas que celle des buveurs, mais chez lui c’est d’origine et chacun lui sait un regard d’aigle, alors même que personne n’a jamais vu ses yeux -un penseur tirerait de cette observation de fortes déductions philosophiques. Pas de danger qu’il oublie de compter une canette.
De temps à autre un type crasseux et mal rasé, avec cet air méchant que seule une mortelle rancune contre la vie peut donner, glisse vers le comptoir sans un coup d’œil pour les clients, jette une pièce sur le zinc. On lui remplit une assiette de nouilles qu’il va manger seul à une table, après les avoir noyées de sauce tomate pimentée, pour oublier l’absence de viande. Un autre a les mêmes gestes pour venir chercher sa dose de rhum, qu’il boit d’un trait sur le comptoir avant de repartir sans un mot, sans un regard. On détecte dans le moindre de leurs gestes –la façon de taper sur la cigarette pour en faire tomber la cendre, de cracher un brin de tabac- les types raclés, foutus.