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TOURISME : LA CIVILISATION DE L'EMBOULIGUE

 Chaque hiver, le sud atlantique marocain subit une véritable invasion de camping-cars...

         LA CIVILISATION DE L’EMBOULIGUE

         J’ai connu le Maroc à la fin des années soixante, moins de quinze ans après l’indépendance du pays. On le croira difficilement : à Meknès, où j’habitais, on ne voyait pas de femmes voilées, ou très peu. Les seules femmes voilées qui arpentaient certaines rues, le soir, étaient souvent des prostituées. Je me souviens très bien qu’un jour, à Fès, j’ai arrêté la voiture pour photographier par la fenêtre un homme qui faisait sa prière sous les remparts, parce que c’est une scène qu’on ne voyait jamais. Dans les zones rurales, les femmes berbères avaient souvent les cheveux au vent. Dans les rues, les jeunes barbus étaient plus rares que les merles blancs. On buvait une bière en terrasse en fumant une clope pendant le ramadan, sans avoir l’impression de choquer ou de se sentir en pays conquis. En France, personne ne savait ce qu’est le ramadan. Nous arrivions, nous étions jeunes, irréfléchis sans doute et nous faisons comme tout le monde. Je peux concevoir maintenant que certains musulmans en étaient choqués, mais à mon avis, très peu. On vivait à notre façon, comme les Nord-Africains ou les Africains en France vivent souvent à leur façon. Pendant le ramadan toujours, les Marocains qui buvaient leur bière ne le faisaient pas en terrasse mais au comptoir, à l’intérieur du café ouvert sur la rue, je l’ai souvent vu.

         Puis, sous l’action des Frères Musulmans dans les écoles et de certains imams dans les mosquées, venant d’Egypte, appelés par le pouvoir chérifien, qui se définit comme un pouvoir politico-religieux, pour des raisons évidentes de bêtification et de moutonnisation des foules, d’éradication de l’esprit critique, la société a changé, pour devenir ce qu’elle est. Je n’ai pas aimé ce changement, mais après tout il ne me regarde pas, et je considère toujours que la libération des peuples ne peut venir que d’eux-mêmes. Il faut mourir pour ça. On est morts en France, aux Etats-Unis, en Afrique du Sud, partout ailleurs à une époque ou une autre. En Palestine, on meurt encore beaucoup. On commence à mourir en Egypte, en Tunisie, c’est très bien. C’est à chaque Marocain laïque, ou musulman d’esprit libre, de lutter, selon ses possibilités, pour changer les choses, s’il le veut. Je ne suis pas sûr qu’il le veuille. Pour le moment, il ne prend même pas le risque de boire une bière en terrasse, ni en France ni au Maroc, ça commence mal. Les femmes sans doute s’occuperont du changement. Elles vont en baver…

         En attendant, quand je suis au Maroc, je suis dans un pays musulman à forte prégnance de valeurs socio-religieuses. Je n’aime pas, comme je n’aimerais pas qu’il en soit ainsi en France, mais ce n’est pas à moi de changer cela.

         J’ai à le respecter. Ce n’est pas facile. À Essaouira, nous étions à trente mètres de la mosquée et, sur la terrasse, à hauteur du minaret, et franchement le muezzin, dont la voix était déraisonnablement amplifiée par un haut-parleur qui lui permet d’être entendu à plusieurs centaines de mètres, m’a bien bien gonflé, surtout dans ses interminables prêches du vendredi… Quand je vois, comme je l’ai vu dans les rues de Fès, une femme totalement voilée de noir, aveugle donc, posant la main sur l’épaule de son mari, qui marche devant elle, pour pouvoir avancer dans les rues, une femme que non seulement on cache au monde mais à qui on cache le monde, je bous. Sans même parler des quatre-vingt pour cent de femmes excisées en Egypte, sans même parler de la charia, les pays arabo-musulmans sont un cauchemar planétaire. Cette civilisation, qui a fait de ses membres des hôtes attentionnés, des amis généreux, qui se caractérise par l’élégance des relations interpersonnelles, est, dans ses traditions, une calamité familiale et sociale. Depuis quarante-cinq ans que je fréquente le milieu traditionnel, je vois l’horreur à tous les étages. Des belles-filles esclaves aux pères proxénètes, des épouses violées, asservies, cloîtrées, répudiées et ainsi promises à la prostitution, aux hommes soumis à la loi de tous ceux qui ont une parcelle de pouvoir familial, social, politique, administratif ou religieux, partout l’horreur, souvent l’abjection. La pauvreté n’explique pas tout. La religion et la géographie, qui enracinent les traditions et qui font l’histoire, en disent beaucoup plus.

         À Mirleft, à Sidi Ifni, nous sommes en milieu musulman traditionnel. Les hommes portent, pour la plupart d’entre eux, une djellaba qui les protège efficacement du soleil et du vent, les femmes sont voilées de la tête aux pieds, avec parfois des gants, des lunettes de soleil ou – c’est nouveau – une gaze sur les yeux.

         Pas plus ici qu’ailleurs, je n’ai encore vu un Marocain en short, sauf sur un stade ou sur un parcours de marathon… Je ne parle même pas des Marocaines. Non, dans ces rues où glissent des formes immatérielles, des fantômes, de modestes chiffons animés de mouvements nonchalants, je vois des touristes en short. Dans un pays où les habitudes vestimentaires peuvent se comparer à celles de nos siècles passés, quand la vue d’une cheville était au possible troublante, faisait naître des commentaires sans fin, je vois des touristes en short. Je vois les mollets poilus des hommes, qui ne sont que ridicules, et les cuisses sans fin des femmes qui montent parfois jusque dans l’échancrure de ce qui n’est plus qu’un cache-sexe, et qui sont ici choquantes. Je vois des hommes en marcel et des femmes en débardeur sans soutien-gorge. Je vois des nombrils. Là non plus, le soleil n’explique pas tout. L’ignorance, l’étroitesse d’esprit, le désintérêt, l’aveuglement, l’inconscience en disent beaucoup plus. Il n’y a pas de mépris, du moins je ne le crois pas. Mais il y a de l’ânerie, à revendre. Et bien sûr, pour certaines femmes, la crucherie, le désir inespéré d’attirer enfin des regards, à peu de frais.

         Et il y a plus, bien sûr : taper sur google pour avoir une petite idée de tout ce que les chercheurs ont pu penser et écrire sur le tourisme dans le tiers-monde, ses causes, son action, ses effets, ce qu’il induit, etc. On y trouve tout et son contraire bien sûr, de l’affreux néocolonialisme (ou colonisme, sic) au radieux rapprochement des civilisations, en passant par les interprétations freudiennes, selon lesquelles les voyages internationaux seraient en fait « les rêves sous hypnose » (sic) de la classe moyenne.

         Quoi qu’il en soit, c’est assez déprimant mais oui, ces touristes représentent ici ma civilisation. Ça ne me plaît pas, mais que faire ? Peut-être soutenir moi aussi une thèse, disant qu’on assiste au surgissement d’une nouvelle civilisation, tiens, la civilisation du nombril – de l’embouligue, comme on dit chez nous et chez Pagnol – Il riait à se faire péter l’embouligue.

         Je viens de relire le Lyautey de Maurois. Si Lyautey était toujours Résident Général, aucun doute : pour les mêmes raisons qui l’ont poussé à interdire aux chrétiens d’entrer dans les mosquées ou de construire des clochers plus hauts que les minarets, il foutrait les touristes en prison. On recyclerait la Prison des Chrétiens de Meknès, voilà, ils y bronzeraient moins mais ils y prendraient le temps de la réflexion.

        Francis Boulbès, janvier 2013