Connexion

INTÉGRISME : MON CURÉ CHEZ LES ATHÉES

Contact entre un athée et des catholiques intégristes, et questionnements qui en ont découlé. Le multiculturalisme, la mort, l'instinct grégaire, l'église, Serge Lama, la banane de Taubira, Michel Onfray, etc.

 

MON CURÉ CHEZ LES ATHÉES

 

Un voyage au Maroc où je jouais à l’organisateur de séjours m’a amené à passer une semaine au contact d’une famille de chrétiens très pratiquants : papa, maman et leurs très nombreux enfants, tous très gentils au demeurant. La plupart des enfants ont été conçus au rythme de un par an, ce qui ne bat pas le record de mon copain Mohammed qui - dont la femme - en a eu trois en deux ans, sans jumeaux, ne soyez pas dubitatifs, c’est authentique, réfléchissez si vous ne voyez pas comment, et vous trouverez.

 

J’aurais pu passer avec eux une semaine très agréable, mais j’ai commis une lourde faute : j’ai parlé.

 

Donc, à la fin d’un bon repas, après avoir dansé le haïdous au son d’un bendir frappé par la maîtresse de maison, la conversation est tombée sur un ami qui était mort assez jeune d’un cancer, et j’ai dit que les gens mouraient, que c’était normal, et que nous allions tous mourir. On a trouvé très grave que je dise ça devant les enfants (qui étaient tous adolescents ou jeunes adultes). Et comme si ça ne suffisait pas, j’ai énoncé la pensée épicurienne qui aide si bien à vivre, disant que notre propre mort ne nous concerne en rien, puisque nous sommes vivants jusqu’à ce qu’elle vienne nous prendre, et qu’après il n’y a rien, terminant par « Oh, c’est vrai vous êtes croyants… là c’est plus galère… ».

 

Le père me regardait avec des yeux ronds, comme mon élève Indiana de Ravine-des-Cabris, ne comprenant goutte à ce que je disais, et les enfants me regardaient comme les petites bleues regardaient Daudet : « Oh, le vilain monsieur qui a mangé toute la barquette ». Mais la mère de cette famille est celle qui en garantit l’orthodoxie, qui la dirige d’une main de fer et la maintient dans ces certitudes, la protège du doute - en fait de la connaissance, ce qui est le b-a ba de l’intégrisme, dans les mosquées comme dans les églises. Extrêmement dangereuse. Elle a sans doute lancé ses ordres par de mystérieux signes sectaires, et je me suis retrouvé, à la minute, très exactement dans la situation de Bardamu sur le bateau qui l’emmenait vers l’Afrique : en quarantaine. Me maudissant intérieurement. On prend déjà beaucoup de risques en disant bonjour à quelqu’un, alors, parler à des intégristes d’autre chose que de la météo, c’est de l’inconscience. J’avais parlé comme je parlais à mes enfants à des enfants d’un autre monde. D'une autre planète. Mais quelle absurdité…

 

Le rêve de pluriculturalité est un rêve d’intellectuels, or ce ne sont pas les intellectuels qui mènent le monde. Les intellectuels comptent pour peanuts, ou plutôt comme friandise pour d’autres intellectuels. Sauf à certaines périodes où leurs idées concordent avec le désir de ceux qui détiennent le pouvoir ou ont les moyens de le conquérir (ils sont alors instrumentalisés), les intellectuels sont un monde fermé.

 

L’homme est de nature peureuse et grégaire, il veut que ceux qui l’entourent lui ressemblent, et on ne pourra jamais rien contre ça. Veut-on changer la nature des moutons ? Le rêve de cette femme était de me voir me balancer au bout d’une corde, pour la plus grande gloire de Dieu, la stabilité et la permanence de son monde. Et pourquoi pas. Ses enfants trouveront un conjoint à leur convenance à la chorale du curé ou à l’amicale des anciens Scouts de France. Son système a très bien fonctionné, fabriquant une société qui a dominé le monde. La richesse n’a jamais eu d’autre fondement que l’injustice, naturelle ou établie - la religion aussi. Jouissons de notre richesse intellectuelle, mais préparons-nous à la pauvreté matérielle. Préparons-nous aussi à un monde de violence, sans doute de guerres civiles. C’est très bizarre pour ma génération, où l’impact des religions était réduit à moins que zéro, mais comment penser autrement, dans la société qui se construit et dans un mode qui a connu la shoah… 

 

Bref, un des gamins, qui me posait une question anodine s’est fait engueuler, les visages se sont fermés, je suis allé dormir dans mon camion aménagé, sous les millions d’étoiles des cieux du sud marocain, et au petit matin, je suis revenu à Missour, je me suis replongé dans les aventures des Akhaïens au belles khménides, je me suis mitonné un poulet de bled aux cœurs d’artichaut, je suis allé boire un café en terrasse en regardant onduler les burkhas, la vie quoi. Confiant la catharsis à mon ordi. Me posant des questions (ce n'est pas la première fois que les gens sont gênés que je parle de la mort, pourquoi ne le suis-je pas ? orphelin très jeune ? nourri de Brassens ? il me manque une case ? il me semble que parler de la mort est très sain, et faire comme si elle n'existait pas, vraiment très bête – Brassens a passé sa vie à dire qu’il n’était pas du tout obsédé par la mort, qu’il en parlait simplement parce qu’elle faisait partie de la vie…). Attendant impatiemment que Maloulou me rejoigne. Je suis bien content qu’elle ait été protégée des esprits pauvres. Je n’imagine même pas sa réaction… La grande prêtresse pouvait numéroter ses abattis… 

**

 

Le divin Laertiade, Ulysse le subtil, aimé des dieux, a, dans l’ordre, tué les prétendants, sauté Pénélope et retrouvé son papa. Athena aux yeux pers a ramené la concorde dans son royaume – je ne sais pas pourquoi on dit qu’il était si fort, puisque c’est elle qui fait tout le boulot, du début à la fin des deux livres. Tous ont pu enfin se consacrer à ce à quoi ils ont passé leur temps, autant dans l’Iliade que dans l’Odyssée : bouffer les viandes rôties - à croire que les Grecs ne faisaient que ça. Sacrifices… d’accord, d’accord, sacrifices…

Ça tombait à pic : j’ai pu passer à autre chose, j’ai cherché des réponses à mes soucis du moment dans le Traité d’athéologie que j’avais heureusement emporté. Onfray a le pouvoir de rendre lumineuses des pensées que de précédentes lectures ou expériences avaient plus ou moins bien imprimées dans notre bric-à-brac cervico-neuronal.

La mort est à l’origine et au centre des religions. Ayant flingué la peur de la mort, qui aurait besoin d’un Dieu ? L’abomination pour les religieux de tout poil est l’homme qui n’a pas peur de la mort, donc le seul qui peut se passer de religion. L’athée en est le meilleur représentant, et le plus honni des les trois monothéismes. Épicure qui a si bien enseigné à ne pas avoir peur de la mort, a été transformé par la propagande de l’église de combat en pourceau fêtard, très exactement le contraire de ce qu’il était.

« Pour conjurer la mort, l’homo sapiens la congédie. Afin d’éviter d’avoir à résoudre le problème, il le supprime. (…). Plutôt la foi qui apaise que la raison qui soucie, même au prix d’un perpétuel infantilisme mental » dit Onfray. Tous les soirs de ce séjour, les adultes-enfants et les enfants de la famille jouent à d’affligeants jeux de scouts et chantent des chansons de scouts. Je me tenais à l’écart de ces séances, devenant ainsi suspect. Et puis j’ai parlé de la mort… Franchement, ma hanche et ma prostate me causent beaucoup plus de soucis que mon futur décès. De très loin. « Mourir, la belle affaire… Mais vieillir, ah vieillir… ». Mais comment pourraient-ils me pardonner cela ? Onfray parle aussi de l’envie d’évoluer debout. Impardonnable, dans toutes les religions monothéistes. Tfou ! Fils de chiens, agenouillez-vous Chrétiens, prosternez-vous Musulmans, et vous, Juifs, balancez-vous comme les enfants autistes - pour avoir l’air bien cons et que ça se sache.

Tout était déjà dans La légende du Grand Inquisiteur racontée par Ivan Karamazov : La liberté ? On n’en veut pas, surtout pas ! À tout prix, « trouver quelque chose à quoi chacun pourrait croire, devant quoi tous se prosterneraient - et obligatoirement ensemble ». Et plus loin : « Nous leur ferons une vie qui sera un jeu d’enfant, avec des chansons enfantines, avec un chœur, des danses innocentes »... des jeux de scouts...

En fait je suis beaucoup plus remué que je ne voudrais le laisser croire par ce contact. Depuis toujours, mon mode de vie me tient à l’abri de ces gens-là. La mise en présence fout vraiment la trouille. Comme ils couvrent et assument consciemment (dans notre monde surinformé, on n’en est plus au temps où on pouvait faire croire aux fidèles n’importe quoi) toutes les horreurs de l’Eglise commises depuis Constantin, qui régnait il y a 1700 ans, contre les individus, contre les peuples, contre l’intelligence, l’art, la science, la littérature, la liberté, contre les femmes, les enfants, et jusqu’à aujourd’hui : protection consciente, active et totale de l’effarante multitude des prêtres pédophiles (moi qui n’ai que très peu fréquenté les absides, j’ai connu trois cas d’attouchements chez des petits garçons qui m’étaient proches, par des curés différents), détournement d’héritages (j’en ai connu un très proche), scandales financiers multiples, attitude immuable de rejet face aux avancées de la science (actuellement dans le domaines de la contraception, de la génétique), face aux problèmes d’identité sexuelle… horreur à tous les étages… À passer dans les écoles, le film documentaire Mea maxima culpa d’Alex Gibney, jamais démenti. Le cardinal plus proche conseiller de Jean-Paul II, qui avait deux femmes et deux familles, s’est rendu coupable d’actes pédophiles sur ses enfants… Éloigné par Benoit XVI, il vit en milliardaire en Californie… Benoît XVI est celui qui a fait remonter tous les dossiers de pédophilie du monde au Vatican et les a mis sous clé aux archives, à l’abri des toutes enquêtes journalistiques et policières… comme ils couvrent et assument consciemment disais-je, on les imaginerait facilement avec des canines saillantes et sanguinolentes… mais non : ils sont gentils.

Et c’est ça qui fout les chocottes. Écoutez Lama chanter « Avec leurs beaux sourires », qui est sans doute une des quatre ou cinq chansons du siècle dernier : http://www.youtube.com/watch?v=e1CkqFyRins 

Le père n’enverra pas des fusées sur la lune (moi non plus), mais il est très gentil. Je passerais facilement une journée avec lui, à lui montrer de beaux paysages, à discuter gentiment de nos petits problèmes… Je ne méconnais pas les ravages des éducations hyper-catho, mais les enfants sont adorables. En plus de mes deux filles, j’aurais beaucoup aimé avoir une fille comme l’une d’entre elles, pure comme un diamant, passionnée de nature, d’oiseaux, de migrations, d’essences forestières… Père et enfants sont innocents, le père à vie, les enfants pour le moment. Ce n’est pas le cas de la mère, bien sûr. Active dans plusieurs associations, elle est au niveau de responsabilité des curés : elle sait, elle assume. Elle est un fer de lance de l’Eglise de combat. Certainement en tête des manifs contre le mariage pour tous, elle pourrait être celle qui a suggéré à ses gentils enfants d’envoyer une banane à Taubira. Elle est de ces gens avec qui, par définition, parce qu’ils croient à un dogme (ou s’en servent de parapluie même s’ils n’y croient pas, solution de facilité), toute discussion est inutile. Inattaquables. Donc indestructibles. Dieu n’est pas mort, on ne tue pas une idée, dit à peu près Onfray, pourtant nietzschéen. Prêts à renaître en force. « Je ne crois pas vraiment en Dieu, mais il faut défendre l’Église, elle sera la seule à nous protéger contre l’Islam », me disait mon copain J.R. il y a peu de temps. Qu’est-ce qui pouvait arriver de mieux à une église totalement déconsidérée qu’un bouillonnement du monde musulman ?

Qui se soucie d’une vérité quelconque, révélée ou non ?

 **

Je les ai retrouvés ce matin au moment de leur départ. Enthousiasmés par ce séjour. Ils m’ont remercié mille fois avec les yeux brillants. Les garçons m’ont donné une poignée de main franche et sincère. Le père m’a demandé s’il devait verser un supplément parce qu’ils avaient mangé des brochettes hier soir dans un resto pourri… Les filles m’ont tendu la main mais tant qu’à faire, j’ai réclamé la bise. La mère m’a dit qu’ils espéraient revenir un jour… Il y avait manifestement une attitude commune positive. Moi, je me demandais si j’assistais à un changement stratégique, s’ils sont très forts ou s’ils ont la mémoire du poisson rouge, ou si j’avais rêvé, si je devenais parano, si je perdais la boule… À quel âge ça attaque ? Encore un mauvais tour de mon caractère de cochon ? Dans ce moment de gloire que je connais à la fin de chaque séjour, j’avais pourtant la sensation d’une défaite. Je leur ai demandé de me pardonner pour avoir parlé à tort et à travers… Ils agitaient les mains par la fenêtre de la voiture…  Ils chantaient sans doute des chansons de scouts. Ils sont gentils. Ils ont de beaux sourires.

Francis Boulbès, juin 2014