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La dictature du souvenir

(photo : almée du Caire, L'Illustration, 1929)

Roman
(2000). En 2025, un vieil homme qui vit cloîtré dans un appartement parisien revient sur sa vie. Il a vécu de femmes. Deux reviennent à son souvenir… (Quelques années après, je me découvre prophète : le roman prévoyait le mur de la Palestine et les émeutes de banlieue…)


Extrait…

Quelquefois, je la sens dans mon dos, comme quand j’étais vivant. Une mèche de ses cheveux vient effleurer mes cils, se coller sur mes lèvres. Elle serre fort de ses bras qui m’enlacent, comme si elle avait peur, mais c’est juste de l’amour. Sa main glisse sous ma chemise, ses ongles me griffent doucement, elle colle un peu plus son bassin à mes reins dans une crispation de désir. Sa joue est posée sur mon dos, chaude entre mes épaules. L’air brûlant caresse aussi mon visage, s’engouffre sous ma chemise. La moto file sur une route déserte du Moyen Atlas. J’ai moins de trente ans. J’aime le monde et le monde m’aime. Il est à moi, je le conquiers à ma guise. Je ne peux être privé de rien de ce que je désire. J’avale l’espace sans effort. La femme est belle à mourir. Une beauté berbère, au cheveu noir, écru, rêche sous le doigt, au visage orgueilleux où brillent deux grands yeux noirs, doux pour l’amant seul. Elle a le corps d’une magnifique femme de vingt ans. Elle est amoureuse. Je le suis aussi, mais je ne le sais pas. Comment le saurais-je ? Tout m’appartient, tout m’est dû. Le bonheur m’est dû.

Mon souvenir a plus de mal à me rappeler la façon dont je suis mort, dont je me suis nécrosé et abruti. Ça s’est fait lentement, et très vite à la fois, comme dans la vie. À mon retour en France -j’avais trente-sept ans-, on m’a collé dans un bureau. Un grand bureau, à Paris. Mon expérience était, paraît-il, indispensable. Vous ne pouvez pas refuser, ils m’ont dit. J’ai accepté. Au bout de quelques années, je ne pouvais plus me regarder dans une glace. Mes muscles avaient fondu, j’avais pris du ventre, j’étais blanc comme un bidet. J’avais mal au dos, aussi. Continuellement. J’ai commencé à avaler des pilules et à faire le tour des kinés, comme tous les couillons qui travaillent devant un ordinateur. Ils m’ont interdit de moto. Vous devez marcher, ils m’ont dit, sur des terrains peu accidentés. Pour quoi faire ? Pour marcher. Pour votre dos. Je n’aime pas marcher. J’aime juste courir derrière les perdreaux, sur les pentes de l’Atlas, et sauter de rocher en rocher, derrière les truites des torrents. Pas question, ils m’ont dit. Mon corps n’était plus celui d’un homme. C’est terrible. Mais les dégâts ne se sont pas limités à cela. À l’enveloppe. J’ai aussi connu des femmes, des femmes intelligentes. Elles m’ont appris beaucoup de choses que je ne connaissais pas. Les histoires interminables. Elles m’ont appris à souffrir. Quand elles m’ont quitté - j'avais largement passé les cinquante ans et le millénaire venait de se terminer-, j’étais cuit, lessivé. Incapable de regarder une femme dans les yeux, surtout pas. C’était il y a vingt ans. Je serais bien impuissant à écrire quelques lignes sur ces dernières années. Sur le présent : je sucre les fraises. Un mot sur l’avenir aussi : je vais crever bientôt. Rien que de très banal.