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À MOGADOR, LE DOCTEUR BOUVERET

Le docteur Serre est arrivé au Maroc à a fin de ses études de médecine, en juin 1931, occupant d’abord un poste dans un casernement à Timahdite - chez les Beni M'Guild du Moyen Atlas. Il demanda ensuite à créer le poste de Sidi Yahya ou Youssef (près de Tounfite, un bled perdu sur une des routes de Midelt à Imilchil) encore en zone de dissidence. Il se trouva embarqué dans les combats du Tazizaout en 1932, et resta quatre ans dans la région de Tounfite. Après son séjour à Essaouira (sans doute 1936-37), il fondera l’hôpital de Khenifra.

À Essaouira, il servira dans le service du docteur Bouveret, qui était là depuis 1913 - 1911 dit ce texte (?) -, venant de Diego-Suarez (Madagascar).


Je remercie Mme Jacqueline Serre, veuve du médecin, qui m'a confié ce document et de nombreuses photos.


Au bas de la page, parcourez le diaporama. Merci à http://www.darnna.com/phorum/read.php?2,104322,page=1 pour les photos (une vraie mine !!), ainsi qu'à http://rivagesdessaouira.hautetfort.com/   


HÔPITAL DE MOGADOR (ESSAOUIRA) - LE DOCTEUR BOUVERET

par le Dr Serre (texte inédit)

 

Ayant passé quatre ans dans la région de Tounfite, et assisté à la pacification de cette partie du Haut Atlas, je l’aimais ; ses montagnes avaient été les témoins de mes plus grandes joies, de mes émotions les plus fortes ; Tounfite était devenue ma patrie d’adoption, et pour moi, tout le Maroc se résumait à ce village. Je le quittai le cœur serré, les larmes aux yeux. Plus jamais je ne devais le revoir. Malgré les multiples occasions offertes d’y retourner en visiteur, une crainte, un scrupule m’ont toujours retenu ; les souvenirs merveilleux de cette époque constituent pour moi un bien si précieux, conservé si jalousement, que j’ai toujours craint qu’une confrontation avec les réalités présentes ne détruisît l’image que j’en avais gardée.

 

À l’Institut d’Hygiène du Maroc à Rabat se trouvait la Direction du Service antipaludique, des laboratoires de bactériologie, de chimie et d’anatomie pathologique. J’y passai un an, effectuant en outre un service à l’Hôpital de Rabat, et effectuant de nombreux remplacements, par exemple à Khemisset et à Petitjean (Siki Kacem).

 

Au bout d’un an de travaux de laboratoire et de nomadisme, je fus affecté à l’hôpital de Mogador et devins l’adjoint du Dr Bouveret, le médecin chef. Le nom marocain de Mogador est Souira, que vous pouvez traduire par image, merveilleuse image, image de rêve, à votre guise.

 

Vous quittez Casablanca en automobile et foncez vers le sud : route laide, pierrailles, grandes plaines semi-désertiques, ponctuées çà et là de pauvres villages gris, ceinturés de cactus, qui ont peine à se détacher de la terre. À part la jolie petite ville de Mazagan (El Jadida), sur la côte, rien ne vaut un arrêt. Vous roulez ainsi pendant des heures dans cette monotonie, puis le pays devient un peu plus frais, un peu plus accidenté, un peu plus cultivé. Ce vert, après cette grisaille, a quelque chose d’insolite. Vous franchissez la dune, et devant vous, à vos pieds, se déploie la « merveilleuse image » : par delà ses dunes de sable fin, Mogador, toute blanche, se découpe avec une netteté parfaite sur le bleu profond de l’océan. C’est un rêve, une illustration des Mille et une nuits. On s’attend à voir, entre ses minarets, un tapis volant emporter dans le ciel une belle princesse… À quoi la comparer ? Comme Saint Malo, c’est une presqu’île à peine reliée à la terre par une chaussée souvent inondée, avec une impressionnante ceinture de remparts, qui portent encore une batterie de canons de bronze. Au large se dressent également les falaises d’une île aride, et celle de Mogador est couronnée par les murs aveugles d’une sinistre prison. Mais si les deux villes ont autrefois abrité des corsaires, la comparaison ne va pas plus loin.

 

La beauté de Mogador semble surtout venir du contraste entre la laideur et l’aridité décevante des paysages qu’on vient de traverser et cette architecture irréelle, si blanche, si seule au milieu du bleu immense de l’océan et du ciel. Vous avez beau avoir été prévenu, cela vous saisit, vous ne vous attendiez pas à un contraste aussi tranché.

 

Entrez dans la ville, la surprise continue. Au lieu du blanc lumineux que vous pensiez trouver, ce ne sont que des rues étroites pleines d’ombre, entre de hautes maisons aux rares ouvertures. Vous êtes également surpris, après la chaleur sèche du long voyage, par un vent froid et humide, qui charrie un sable ténu et vous oblige à vous couvrir.

 

La population de Mogador se composait pour partie de musulmans et pour partie d’israélites. Le plus grand nombre de ces derniers vivait misérablement dans le mellah.

 

À l’hôpital, ce n’était chaque jour qu’une succession d’enfants israélites couverts d’impétigo, de furoncles, de pustules, de teigne, de conjonctivites, et cela traînait indéfiniment. Plus on en soignait, plus il y en avait. Toujours vêtus de vêtements crasseux que bien souvent ils se passaient de l’un à l’autre – comment empêcher la contagion ?

 

Lorsqu’on avait vu le mellah, on comprenait que toute lutte était vaine. Quel quartier sinistre et sordide, aux rues tellement étroites et irrégulières qu’à peine si la lumière du jour, arrêtée encore par les vêtements suspendus aux fenêtres, y pénétrait ! On a du mal à se représenter pareil entassement ! Ces venelles grouillantes de mouches suaient la saleté et la promiscuité, répandant une odeur de lieux d’aisance. Mais le comble était le bain. Dans une sorte de hangar obscur, dont le plafond était soutenu par quatre piliers carrés, on distinguait une eau noire et croupissante, et l’odeur d’urine était tellement forte qu’on se demandait si c’était bien de l’eau qu’on voyait là. Or, les Juifs se baignaient dedans ! Quelle faculté de résistance fallait-il que ce peuple ait acquis au cours des âges, pour braver ainsi, presque impunément, les règles élémentaires de l’hygiène !

 

Certains Israélites, plus à l’aise, avaient essaimé en dehors du mellah, construisant des maisons de plusieurs étages, sans beaucoup plus d’air ni de lumière, puisqu’ils s’éclairaient et s’aéraient tous sur une minuscule cour intérieure. Enfin, un très petit nombre, enrichi par des spéculations fructueuses, se targuant souvent d’une citoyenneté étrangère et de hautes relations, étalait un luxe ostentatoire, souvent assorti d’une arrogance déplacée. Mais, loin d’abandonner leurs coreligionnaires défavorisés, grâce à l’Alliance Israélite, ils les secouraient et mettaient tout en œuvre pour les instruire, les éduquer et les décrasser.

 

Pris entre les Juifs et les Musulmans qui se jalousaient et se méprisaient, voulant, à tout prix, maintenir entre eux la balance égale, le docteur Bouveret avait dû déployer des trésors de diplomatie ; mais en cet art, c’était un maître. Il n’était ni pro-musulman, ni pro-israélite, simplement leur médecin, celui en qui les uns et les autres avaient mis leur confiance, et qu’ils prenaient parfois pour arbitre. Peut-être flattait-il un peu plus les riches israélites, mais c’était eux qui, le cas échéant, comblaient le déficit de l’hôpital, et qui avaient, en partie, payé sa construction.

 

Comme ils avait les prendre par leur point faible ! Lors de la construction du quartier israélite de l’hôpital, une fois les salles du rez-de-chaussée achevées, il fallut trouver des fonds pour bâtir les chambres prévues au premier étage. Une fête avec tombola n’ayant pas rapporté de ressources suffisantes, le patron annonça que chaque chambre porterait le nom d’un donateur, et les chèques affluèrent. C’est pour cela que nous passions de la chambre David Ohayon à la chambre Elmaleh ou à la chambre Abitbol. Il y en avait neuf.

 

Cet hôpital, incrusté dans la ville, paraissait bien modeste, vu de la rue dont le séparait un portail bleu vif, « bleu juif » disait notre infirmière-major. Mais, franchie une petite cour gazonnée et le pavillon réservé aux Européens, vous débouchiez dans un labyrinthe, une succession de cours entourées de bâtiments à un étage, qui formaient autant de quartiers. Il y avait celui des Juifs, celui des Musulmans, celui des Musulmanes, de quoi se perdre… Et si les services techniques et certains services généraux étaient communs, la cuisine des Israélites restait distincte de celles des Musulmans, chacun ne mangeant que des aliments préparés selon ses rites.

 

Le quartier des Israélites comprenait une synagogue ; ainsi, ces derniers pouvaient-ils de leur lit entendre psalmodier la torah, et certains samedis, les prières étaient assourdissantes. Pour maintenir la balance égale, le patron avait fait aménager au-dessus des salles des musulmans une ravissante petite mosquée, coiffée d’un plafond tellement féérique que sa seule contemplation devait vous rapprocher du ciel ! Tout en cèdre sculpté et peint, étincelant de reflets d’or et de couleurs passées, il s’arrondissait en dôme dans un enchevêtrement d’entrelacs, de rinceaux, de nids d’abeille, et de petites grottes d’où descendaient des stalactites d’or, d’azur et de vermillon. Un magicien était passé là, et voici l’explication…

 

Il y a très longtemps, le sultan de Marrakech, accablé par la chaleur de l’été, vint, avec sa favorite, à Souira la froide, et campa dans les dunes, en face de la ville. « Quel bonheur, dit-il, de passer l’été ici où les nuits sont si douces ! Je le ferai dorénavant et je veux qu’on construise un palais en cet endroit. » Aussitôt, maçons, artisans, peintres arrivèrent, tandis que les caravanes apportaient les lourds madriers, les zellidges et la chaux. Bientôt, un palmais s’éleva dans les dunes, avec, à chaque angle, une tour carrée coiffée de tuiles vertes et les artisans s’affairaient et rivalisaient de zèle pour que le palais fut d’une beauté incomparable. Las, le sultan mourut, le palais fut oublié, peut-être l’ombre de la favorite vint-elle parfois errer dans les ruines, mais le sable l’envahit et le recouvrit peu à peu. Seuls, les sommets de deux tours émergeaient encore, lorsque le docteur Bouveret fit enlever le plafond de l’une d’entre elles, pour en recouvrir la salle de prière de l’hôpital, avant qu’elle ne disparût tout à fait.

 

Avec ses hauts murs, ses cours profondes, ses réduits secret, l’hôpital de Mogador évoquait plutôt quelque lazaret hérité du moyen-âge…

 

Le docteur Bouveret, d’abord chirurgien à Diego-Suarez, était venu à Mogador en 1911 sur les instances du maréchal Lyautey. Mogador était, en ce temps-là, une ville surpeuplée, où se côtoyaient consuls, commerçants, apatrides et agents louches. Ses maisons, serrées les unes contre les autres derrière les remparts, ne laissaient pas le moindre espace libre. Au-delà des murs, l’insécurité régnait et les lourdes portes de la ville se refermaient chaque soir.

 

Le docteur Bouveret eut la chance d’obtenir sur la grand-rue une maison et une cour. Ce fut le point de départ de l’hôpital. En vingt ans, pour l’agrandir, à force de persévérance et de marchandages, il grignota le quartier, d’où cette apparence biscornue qu’on ne pouvait corriger.

 

Grand, majestueux, une belle barbe blonde déjà blanchie, le docteur Bouveret en imposait. Nous l’appelions le « Patron », et il était pour nous un patron prestigieux, d’une extraordinaire puissance de travail, habitué à prendre seul, dans son domaine, les décisions les plus graves. À la fois médecin, chirurgien, accoucheur, au besoin ophtalmologiste ou psychiatre, il cumulait ces diverses spécialités et leur faisait honneur. Au courant de toutes les nouveautés, il discourait avec pertinence. Levé tôt, couché tard, il trouvait encore, chaque soir, le moyen de revoir les questions médicales qui l’intéressaient, et il était rare qu’il s’endormît sans avoir lu dans le texte latin quelque page de Virgile ou d’Horace. Il ne sortit pas dix fois de Mogador en tente ans. Sa vie toute entière tenait dans son hôpital sa bibliothèque, ses malades. Cela ne l’empêchait pas, d’ailleurs, d’être très sociable. Il savait apprécier les plaisirs de la vie et une philosophie sereine se dégageait de ses propos.

 

Parfaitement équipé pour l’époque, avec groupe chirurgical aseptique, groupe septique, laboratoire, excellente bibliothèque médicale, l’hôpital de Mogador était également servi par un personnel infirmier de qualité, que le patron avait formé lentement, patiemment, sans laisser passer la plus petite négligence. Le groupe chirurgical et la maternité faisaient surtout l’objet de sa sollicitude.

 

À Madagascar, un Noir, nommé Samba, s’occupait de la stérilisation et de l’entretien du matériel de chirurgie. Son « dressage » était si parfait qu’il ne voulut point se séparer de lui et l’emmena à Mogador. Samba ne savait pas lire, mais il avait une mémoire étonnante. Qu’on lui demande une boite osseuse ou une boite de gynécologie, on pouvait être sûr que tous les instruments dont on aurait besoin seraient là, et en parfait état. Confiné tout le jour dans le bloc chirurgical, il arrivait chaque matin, ponctuel, vêtu d’une impeccable djellaba claire, coiffé d’une calotte beige, très digne, une canne à poignée d’argent à la main : il allait officier dans son sanctuaire.

 

À la maternité, l ‘ambiance changeait : ce n’étaient que parfums violents et sourires d’un essaim tourbillonnant de jolies sages-femmes, brunes et pomponnées à souhait, qui en assuraient le service, sous la férule de l’une d’elles, Mzala. Nous appelions ces jeunes Israélites « l’escadron volant du patron ». Mais le rouge à lèvres, les œillades et les effets de voile ne nuisaient pas à la tenue impeccable des salles, à l’asepsie rigoureuse et à la qualité des soins. Aussi la maternité de Mogador était-elle très réputée. Pour que la balance restât égale, Zizou, l’infirmière-major, excellente infirmière, intelligente, et d’ailleurs fort belle fille, était musulmane.

 

Le docteur Bouveret n’admettait pas le plus petit manquement des infirmiers vis à vis de ses malades. Au cours des années, sa réputation ne fit que grandir. Il fallait voir avec quelle impatience sa visite était attendue des patients. Lorsqu’il entrait dans la salle, leur visage s’éclairait, comme si sa seule présence allait les guérir. En même temps, il s’était créé, chez ses collaborateurs immédiats et jusqu’aux plus humbles infirmiers, un esprit de corps qui les faisait participer au prestige du Patron. Ils étaient fiers de travailler sous ses ordres, fiers de l’hôpital de Mogador et jaloux de sa renommée.

 

Ces deux années passées à Mogador furent pour moi très enrichissantes, tant sur le plan médical que sur le plan humain. Ce n’était qu’en travaillant avec le Patron qu’on pouvait bénéficier de sa science et de son expérience de vingt-cinq ans de pathologie marocaine. Après une vie de grand bled et de médecine parfois rudimentaire, j’avais besoin de me fixer, d’accrocher ma ligne de conduite à quelque chose de stable ayant indiscutablement fait ses preuves, de trouver le modèle à suivre sans crainte de me tromper, et je n’aurais pu rencontrer meilleur conseiller et meilleur modèle que le docteur Bouveret.

 

Chaque soir, vers dix-huit heures, il faisait la contre-visite avec le chirurgien, Zizou et moi. Tous les malades graves étaient vus, et si aucune intervention d’urgence n’était décidée, nous nous réunissions dans son bureau. Alors se déroulait une conversation à bâtons rompus sur les sujets les plus divers. Le Patron avait, au cours de sa longue carrière, côtoyé tant de gens, connu tant de secret, que ces soirées étaient toujours instructives. Mais lorsqu’il nous parlait du vieux Maroc, des événements dont il avait été le témoin, des coutumes des Israélites, des difficultés surmontées, cela devenait passionnant, car son don d’observation, joint à sa prodigieuse mémoire, donnait à ses récits un relief saisissant.

 

(…) Par exemple, le Patron nous raconta que, lorsqu’il vint s’installer à Mogador, déambulait dans les rues un homme qui n’avait plus de pied gauche et dont le tibia était dénudé sur les deux tiers inférieurs. Il venait de temps en temps à l’infirmerie faire panser ses chairs mal cicatrisées. C’était un ancien prisonnier de l’île. Ces prisonniers, entravés par des chaînes, sans la moindre hygiène, vivant dans une promiscuité effroyable, étaient la proie des épidémies et les victimes du froid, du soleil et de la faim. Le cimetière était contigu et les valides creusaient les fosses… Lorsque la prison fut évacuée, on en trouva qui rampaient sur le sol. Pendant vingt ou trente ans de frottement des anneaux de fer sur leurs jambes, des plaies s’étaient formées qui avaient suppuré indéfiniment, puis la gangrène était apparue, les chairs mortes s’étaient éliminées, et chez les plus résistant qui avaient survécu, au lieu de jambes, il ne restait qu’un moignon et des os dénudés…

 

Quelle vision romantique du vieux Maroc que le contraste entre la beauté de cette ville blanche encadrée par l’océan, ce palais au décor de rêve que le sable engloutit et comme toile de fond, la prison sinistre avec son cliquetis de chaînes sur des os dénudés !

 

Le Dr Bouveret et son épouse 
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