Connexion

JUIFS DU MAROC

            Je ne suis pas historien, ni spécialiste des Juifs du Maroc – et je ne suis pas juif non plus ! J’ai simplement passé de nombreuses années dans ce pays, et par curiosité, je me suis intéressé à certaines implantations juives de l’Atlas marocain.

            Ces pages, qui n’ont aucune prétention scientifique, sont le résultat de mes observations, parfois rapides (faudrait y revenir !), connues et superficielles, d’autres beaucoup moins connues et très étonnantes...

            J'accepte les remarques et je suis prêt à apporter des corrections si elles sont justifiées.

            Vous pourrez voir dans le diaporama en bas de page les photos de chaque lieu évoqué dans le texte. Merci à
 http://www.darnna.com/phorum/read.php?2,104322,page=1 pour celles d'Essaouira.

 

GÉNÉRALITÉS :

            Les Juifs au Maroc sont des gens libres, mais leur statut de dhimmis en fait indiscutablement des citoyens de deuxième zone, le plus souvent acceptés et protégés, tant par la loi coranique que par la loi du sultan, mais toujours méprisés, souvent persécutés, parfois massacrés, comme on le verra plus loin.

            Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas, très variables d’un lieu à l’autre, sur le plan uniquement personnel, de relations d’amitié sincère entre certains Juifs et certains Musulmans, dans des localités où ils vivent ensemble depuis des siècles, où les vieux se sont vus et salués tous les jours tout au long de leur vie, où chaque communauté a besoin de l’autre.

            Sur le plan collectif, il faut aussi prendre en compte le voisinage de sens entre « soumis » et « protégé » dans l’esprit musulman - comme on est soumis et protégé dans son rapport avec Allah. Mais selon la simple loi coranique (sans même parler d’intégrisme) le musulman NE PEUT QU’être au dessus, il n’y a aucune autre alternative possible. Cet élément de base n’est jamais pris en compte dans les soubresauts actuels du monde musulman ou des communautés qui en sont originaires, il est pourtant indiscutable, et à mon avis prépondérant.

            Le discours de deux communautés vivant au Maroc en bonne entente sur un pied d’égalité est un mythe (comme le discours sur les « liens solides et fraternels entre les trois communautés » tenu par les rapatriés à leur retour d’Algérie !). Dans une société, l’égalité n’a strictement rien à voir avec les relations personnelles.

           Sur www.darnna.com , dans le dossier "Statut de dhimmis au Maroc", ( http://www.darnna.com/phorum/read.php?2,111928,page=1 ) conversation passionnante, que je conseille de lire en entier, on trouve par exemple : "En 1934, à Safi, un cardeur de laine juif avait eu des relations sexuelles avec sa cliente musulmane : le châtiment a consisté à le placer dans un baril d'excréments tandis qu'un "bourreau" passait un sabre sur le bord, obligeant le Juif à y plonger la tête sous peine de la perdre, devant une foule au milieu de laquelle mon père était présent. Il paraît que ce Juif a eu de la chance, le caïd étant de bonne humeur..." ou encore "Cet amour que ma grand-mère vouait à la France était dicté par le fait que la paix était revenue au mellah depuis le temps du protectorat, et surtout au fait que la présence française au Maghreb signait la fin de l'arbitraire et de l'injustice. Auparavant, quiconque voulait s e débarrasser de son créancier juif inventait une futilité ou l'accusait d'avoir outragé le Coran. Le malheureux incriminé, s'il n'était pas lynché, se retrouvait emprisonné arbitrairement et pour longtemps !" Annie Khachauda-Toledano (Meknès)


              Quand ils sont en nombre, ils vivent dans le mellah. Celui d’Akka (Grand Sud) est typique : situé au milieu du village, il est entouré des quartiers musulmans mais il en est totalement séparé, et on y entre par une seule porte qui était sans doute fermée le soir.

           

            Comme dans de nombreuses régions du monde, il était interdit aux Juifs de posséder des terres ou du bétail. Ils étaient donc le plus souvent artisans ou commerçants, souvent colporteurs. Ils pouvaient aussi être intermédiaires dans les prêts locaux, pour contourner le prêt usuraire, interdit en islam.

            Le statut de commerçant pouvait s’exercer dans une minuscule échoppe où étaient entreposés du thé, du sucre et quelques produits de première nécessité, mais il pouvait aussi concerner le commerce de caravanes, et le commerce international.

            D’où de grandes disparités de revenus. Mais dans leur immense majorité, les Juifs marocains étaient pauvres parmi les pauvres. Dans ses carnets, le Capitaine Lucasseau, officier des Affaires Indigènes dans la région de Boulemane dans les années 40, distingue la pauvreté des populations rurales musulmanes de la « misère noire et sordide des Juifs de la région ».

 

            Les cimetières juifs sont toujours là, souvent entourés hauts de murs tout neufs peints en ocre, et fermés à clef. De très nombreuses tombes ont été vidées et les corps ont été emportés, je suppose en Israël. Mais je ne comprends pas lesquels ont été emportés. Vraiment beaucoup l’ont été, mais pas toutes. À la demande des familles ? Toutes les familles sont venues à Ifrane de l’Anti Atlas, par exemple,  reconnaître les tombes ? Sinon, sur plusieurs centaines de tombes, dont certaines sont très anciennes, comment savoir lesquelles il fallait vider ?

 

IMPLANTATIONS :

            En milieu rural, on parle de Juifs-Berbères : ils vivaient comme les montagnards berbères et parlaient uniquement le berbère.

            De nombreux Juifs étaient disséminés dans les tout petits douars. Il y avait simplement une ou deux familles, qui vivaient généralement de l’artisanat, ou du tout petit commerce, de petits métiers. Les vieux parlent encore de la famille de Tabaïnout, tout petit douar de la région de Boulemane / Moyen Atlas, qui étaient bourreliers, fabriquant généralement du matériel utile aux agriculteurs : chouaris (bâts), licols…

            Dans certains villages (El Ouafi, Tadiiert, région de Goulimine), ils étaient hébergés chez des Musulmans, mais ils n’y possédaient pas de maisons, et y travaillaient, en principe le cuir. J’ai vu ce genre d’hébergement à Chaabat el Melha, région de Boulemane, où des potiers venus de Goumina étaient hébergés dans une maison et travaillaient la poterie, parce qu’il y avait de l’argile convenable sur le lieu. On peut peut-être imaginer que chez les éleveurs du Sous (ovins, caprins, chameaux), les artisans juifs avaient de bonnes peaux à bas prix ?

            Ailleurs, ils pouvaient représenter la moitié ou presque de la population d’un village (Illigh, Ifrane de l’Anti-Atlas) ou d’une ville (Essaouira, Sefrou). À ma connaissance, les villages qui étaient à 100% juifs (de rares cas, comme Tazoult, Bougouidir dans le Sous) ont été, à un moment de l’histoire, « rayés de la carte », leur population massacrée.

            On sait que pratiquement tous les Juifs ont quitté le Maroc, surtout dans les années 50 et 60, pour s’installer en Israël, en France, au Canada… Opinion : Edmond Amran el Maleh, juif né et mort au Maroc, a dit que « le départ des Juifs constitue la plus grande catastrophe de tous les temps qui soit arrivé au Maroc ».

 

**

 

TAZOULT : le mystère de Tazoult

            Village de la région de Tafraout, vallée de l’Ameln. Il paraît qu'Azoulay (conseiller des rois) vient de là. Azoul-ay veut dire de T-azoul-t (le t est la marque du féminin en berbère).

            Les Juifs de Tazoult, c’est l’Arlésienne. Comme un grand cimetière juif est signalé, j’ai demandé à de nombreux anciens du village où étaient les anciennes maisons des Juifs. Réponse unanime : Il n’y a pas de maisons juives ici, et je n’ai jamais vu, ni même entendu parler, de Juifs.

            Un lettré, le fquih d'Aït Taleb, village voisin, m'a dit qu'il y avait des vestiges des maisons juives juste au dessus du cimetière, dans la montagne. Ne voyant rien d'en bas, je n'y ai pas cru - d'autant que tout le monde à Tazoult me disait qu'il n'y avait rien. Plus tard, quand j’ai vu l’état des ruines du village de Bougouidir, pratiquement invisibles tant qu’on n’est pas dessus, je me suis dit qu’il aurait fallu aller voir.

           

            Ensuite, dans mes recherches, j’ai trouvé ce document :

            « Le centre juif le plus important et le plus ancien est, sans conteste, celui de Tazoult, vu l’étendue de son cimetière. Tazoult a été rayé de la carte, en 1840, par Arhenaj de Ihahan, khalifa du sultan moulay Abderrahmane.

            En effet ce dernier était arrivé aux environ de Tizi Uuferni (Lkst). Il apercut, au loin, dans la vallée des ammans, un groupe de constructions blanches, peintes à la chaux, il s’écria : " Voici un grand siyid ou nous allons prier ! ". On le détrompa : il ne s’agissait pas du tombeau d’un wali oullah, mais du village juif de Tazoult. "S’il en est ainsi, dit-il, nous allons raser ce village et tuer ses habitants". Les juifs de Tazoult furent massacrés, quelques survivants se sont réfugiés soit a Tahala ou à Tamanart, d’autres enfin se convertirent à l’islam pour échapper à la mort. »

            In : Tafraout-Ameln, potentialités culture et mémoire, coordination scientifique et collecte de textes : Ahmed KHANBOUBI et Lhoucin ALIHSYNI.

            Un grand classique…

 

IFRANE DE L’ANTI-ATLAS : Présence juive depuis 2030 ans ?

            Observations en contradiction avec ce que j’avais observé jusque là :

            - Le cimetière musulman est situé pratiquement contre le mur du mellah (actuellement séparé par une étroite route goudronnée, autrefois par un chemin).

            - Entre les parties juive et musulmane, il y a un quartier où ils étaient mélangés à ce qu'on m'a dit. En tout cas, on ne distingue aucune limite claire. Il y aurait bien une "limite claire" 100m plus loin (un petit ravin) mais les constructions musulmanes débordent. Depuis quand ? 

            - La zone des maisons juives a parfois été transformée en jardins à l'intérieur des ruines, mais semble-t-il pas reconstruite. Reconstructions seulement à la limite, où ils étaient paraît-il mélangés, donc peut-être seulement sur le lieu des anciennes maisons musulmanes ?

 

            - Dans cette zone, en bordure du mellah, et donc sans doute sur le lieu des premières implantations juives, il y a une ancienne et toute petite synagogue (s'il y a eu une construction, il ne reste que des murs), et un ancien et petit cimetière (gardien absent, entrée en escaladant !). Il a ceci de particulier qu'il se trouve à trois mètres au-dessus du niveau du sol, pour y grimper il faut courir le risque de se rompre les os... On comprend qu'on y a enterré les morts les uns sur les autres - comme à Prague... C'est là que se trouve "la tombe qui a 2030 ans", les inscriptions sur une pierre tombale l’attestent !!…

            - Synagogue centrale intacte, mais gardien absent. Bancs dans la cour - souvent présents aussi devant  des mosquées de villages dans l'Atlas, ça évoque les "lieux de palabres" africains. 

            Le cimetière principal se trouve assez loin, à l’extérieur de la ville. Une petite bâtisse servait sans doute à entreposer la civière et quelques outils, comme dans les cimetières musulmans, mais aussi de salle de réunion lors des cérémonies (bancs). Ce cimetière est immense, beaucoup plus grand que tous ceux que nous avons vus jusqu’ici. De très nombreuses tombes ont été vidées.

           

BOUGOUIDIR : Un sidna juif !

            Un document « scientifique », établi lors du départ des Juifs, une carte faite par un historien, indique leur provenance (voir diaporama). Il me semble assez fantaisiste, et  en tout cas faux sur deux des localités que j’ai visitées. Je ne sais pas sur quelle source s’est basé l’historien, mais si c’est juste sur les dires de ceux qui embarquaient, c’est sujet à caution. Ça me rappelle les Berbères qui habitent des khaïmas sur le Tichoukt... Quand tu leur demandes où est leur tente, ils montrent du menton une direction, et du pouce la direction inverse, et ça veut dire que ce n’est aucune des deux…

            A Sidi Ifni, ancienne zone d’occupation espagnole, j’ai cherché le village indiqué : Aïn Boufares. J’ai demandé à un homme qui prenait le soleil en costume au coin d’une rue. Il n’avait jamais entendu le nom de ce village, mais il allait chercher. C’était le commissaire de police. Pas de discussion : au commissariat ! Recherches dans les documents, coups de téléphone à diverses administrations : il a été tout heureux de nous indiquer la localisation. Il pensait bien sûr que nous étions juifs.

            Il n’y a jamais eu de Juifs à Aïn Boufares. Mais tout le monde nous indique un village juif : Bougouidir, situé au milieu des montagnes, à l’écart de tout centre important. Le village a semble-t-il été rasé. Voici l’explication qu’en donnent les vieux de la région : lors d’une incursion des Anglais, sans doute à la fin du 18° ou au milieu du 19° siècles (l’océan se trouve à quelques kilomètres), les Juifs ont eu la mauvaise idée d’accueillir et d’aider les envahisseurs ! Il ne reste pas pierre sur pierre à Bougouidir, tout a été démoli. Il m’a été confirmé que la région avait été sous domination anglaise, puis portugaise, puis espagnole, alors totalement entourée par le Maroc sous domination française. Pour rire, je donne l’explication d’un autre habitant du coin : « Les Juifs sont partis parce que les Espagnols ne les aiment pas, ils sont allés chez les Français qui les aiment bien !... »

 

            C’est un village étonnant : il est situé sur un piton rocheux, en hauteur et fortifié, et il était occupé uniquement par des Juifs. Il y a une zaouia (centre d’études coraniques) en contrebas : Aguejgal, fondée par un certain Sidi M’Barek « il y a très longtemps ». Les Juifs avaient donc à cet emplacement une position dominante, et sans doute un rôle de protection (sauf si la zouia a été construite après la disparition des Juifs, ce que je n’ai pu vérifier, le fquih étant absent). Si elle est aussi ancienne que le village juif, on peut imaginer un échange : « protection d’une autorité spirituelle » contre « protection armée », ce qui expliquerait que les Juifs aient habité seuls un village fortifié. Notre guide nous dit que le village juif était le "douar dial sidna", le village du seigneur de la région ! Vraiment, on aura tout vu.

            Il est protégé de deux lignes de fortifications qui faisaient le tour de la colline. Côté ouest, qui donne sur les montagnes, une tranchée creusée dans le sol constituait la limite à ne pas franchir, autant pour les Juifs que pour les Musulmans.

            Côté sud, c’est le lieu des habitations, malgré la forte pente, vraiment bien abrité du vent, on l’a vu ce jour-là, et bien sûr, ensoleillé.

            Un chemin de mules descend jusqu’à la vallée, où se trouvent le puits et le cimetière. Ce dernier est respecté par les locaux (les labours s'arrêtent juste à la limite) et n’est pas entouré d’un mur. Par ailleurs, on dirait qu'il y a dans ce cimetière des pierres dressées, une seule par tombe comme chez les musulmans, ce que je n'ai vu nulle part ailleurs… Et tout le monde dit que c’est le cimetière juif.

            Donc un village complètement atypique par rapport à ce que nous avons vu jusque-là. Un cas de figure, la situation de domination, que je ne croyais pas possible et qui peut-être ne l’était plus dans l’histoire plus récente…

OUGHRIB : Le riche du village…

            Oughrib est situé dans la région de Sidi Ifni, à trois ou quatre kilomètres au sud d’El Khemis (Tiourhza) sur la route d’Amellou, sur une espèce de plateau entouré de montagnes couvertes d’arganiers ou de ces bizarres « forêts » de plantes grasses. Le plateau est assez peuplé par rapport au reste du pays.

            Nous sommes en pays berbère, dans la tribu des Aït Bamrane, celle qui a foutu une branlée mémorable aux Espagnols de Sidi Ifni, attaquant tous leurs centres le même jour à la même heure. Dans les combats pour l’indépendance, il y a peut-être eu plus de morts des deux côtés sur le territoire de Sidi Ifni que dans tout le reste du Maroc sous domination française (à vérifier).

            Administrativement, Oughrib semble être un ensemble de trois douars, et dans celui du milieu se trouve le « ksar du Juif ».

 

            Ce ksar est une vraie maison fortifiée (diaporama), la seule du douar, avec un haut sous-bassement en pierres et un donjon entièrement en pierres, sans équivalent dans les villages voisins. Il est de forme carrée et mesure plus ou moins 20m de côté. Je pense qu’il y avait en permanence une seule famille, et des ouvriers.

            Je fais la visite avec un homme d’une soixantaine d’année, qui ne se souvient pas des Juifs, mais son père les connaissait bien. Présence jusque dans les années 50.

            Comme dans tous les ksars (les maisons traditionnelles aussi), on rentre par une porte en quinconce, maintenant partiellement détruite. On arrive dans une cour autour de laquelle se trouvent les bâtiments. Dans l’angle N-O, le donjon, demeure du chef. Au rez-de-chaussée du donjon, les cuisines. Au premier étage, à environ 3 m de hauteur (comme en France), l’entrée du donjon, qu’on devait atteindre par des escaliers en bois. Quelques toutes petites fenêtres sur le donjon. Côté nord, près du donjon, les réserves au rez-de-chaussée, l’une d’elles étant « la réserve de cire ». Au-dessus des réserves, des pièces et des pigeonniers. Des pièces aussi côté est sur deux niveaux, et sud, en partie détruites, autrefois occupées par les ouvriers.

 

            Il apparaît que le chef centralisait les achats dans cette maison, avant de les envoyer ailleurs, surtout vers le port d’Essaouira, pour l’exportation, par caravanes de dromadaires. Il achetait de la cire d’abeilles donc, ça semblait être une spécialité, et tous les autres produits disponibles (cuir, huile d’argane, on me dit laine quoique la région soit plutôt chèvres, blé, et notre guide a ajouté « des Juifs, quoi », ce qui était pour lui l’information la plus précise, signifiant : tout ce qui se vend).

            Le ksar se trouvait sur le trik l’yaoud, « le sentier des Juifs » qui passait par Mesti (souk le mercredi) Amlou (sk le lundi) El Khemis (le jeudi) Had Bifourna (le dimanche), etc. Seuls les Juifs avaient le droit d’emprunter le sentier des Juifs, m’a dit le « guide », et comme j’ai décidé de ne plus m’étonner de rien, il me semble possible qu’il ait été interdit à toute autre personne par les potentats du coin (celui d’Illigh par ex), pour garantir la sécurité des marchands et du commerce…

            Dans le ksar se trouvaient aussi une quinzaine d’artisans ouvriers, qui venaient d’Ifrane de l’Anti-Atlas. Il travaillaient les tissus, le cuir (harnachements, bâts, selles, « sacs à main » berbères, etc), les bijoux dont l’argent : Tiznit, à environ 50 km au nord, était et est toujours un grand centre du travail de l’argent dans le sud.

           Pas de cimetière : les morts d’Oughrib sont enterrés à Ifrane ! Le transport des macchabées devait être trognon… Ce centre était donc très lié à Ifrane, plus qu’à Goulimine (plus accessible mais moins important qu’Ifrane), qu’à Tiznit (plus accessible et plus important), et qu’à Illigh (qui, + ou – selon la période, dominait toute la région). La famille du maître des lieux venait sans doute d’Ifrane.

            C’était sans doute un relais important, à égale distance des quatre villes, toutes à forte présence juive, et de Sidi Ifni. Sans compter Tahala et la Vallée d’Ameln, une cinquantaine de km après Illigh, au nord-est.

 

ILLIGH : La richesse d’un roi.

            Illigh représente un cas très particulier : maintenant douar de moyenne importance, c’était la capitale d’un roi dont le royaume s’étendait de Tombouctou à Essaouira, dès les 16° et 17°s.

            « Détruite par Moulay Rachid en 1670, Illigh retrouva sa position politique à la fin du XVIIIe siècle sous Sidi Hashim. Ce puissant chef politique sut donner un rôle prépondérant à Illigh dans le commerce transsaharien, notamment en assurant la protection des commerçants juifs, victimes de pillages à répétition. Avec le déclin du commerce transsaharien et la ruine d’Essaouira comme port international à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, Illigh cessa d’être un grand centre de commerce. » (Source : http://rolbenzaken)

 

            Il y avait à Illigh autant de juifs que de musulmans.  Les communautés étaient séparées par une simple ruelle, mais la séparation est nette : toute la partie nord du village est habitée par les Juifs, la partie sud par les musulmans. Les deux cimetières se trouvent au sud (côté musulman), le musulman à environ 200m du village, le juif à environ 1 km.

 

            Au centre de la partie musulmane se trouvent les bâtiments de l’amghar :

            - Un caravanserail, plus ou moins transformé en musée - sans visiteurs. Ce ksar contient les bâtiments administratifs, les greniers, moulins, réserves de toute sorte (huile, grain…). Là se faisait l’accueil des caravanes. Dans la cour se trouvent  la place des scribes et l’emplacement d’un tribunal. Tout est formidablement bien conservé. Il y a des tonnes de registres qui contiennent le détail des arrivées et départs de marchandises (en arabe et parfois en hébreu), des actes notariés (manuscrits roulés dans un roseau), des recensements de la population avec leurs biens pour calculer l’impôt, etc.

            - Un grand palais fortifié, très bien conservé,

            - Un autre magnifique palais fortifié et richement décoré, en train de tomber en ruines sans que personne ne semble s’en soucier.

           

            Dans le caravansérail se trouve aussi la prison, indiquée par une plaque « Centre de rééducation », qui date du temps des caïds, c’est-à-dire des Français. Je suppose que l’amghar, descendant des rois, a été laissé en place par les Français et il est devenu caïd comme ailleurs (avec des pouvoirs accrus, dont celui de mettre en prison, qu’il n’avait pas avant). Il a été assassiné, sans doute au moment de l’indépendance, comme ailleurs aussi.

 

            Dans la partie juive d’Illigh, on note une différence très nette entre les quartiers d’habitation et ce qui semblait être un quartier religieux, avec synagogue et école hébraïque : les premiers sont en ruines, mais beaucoup de murs sont encore debout, le dernier est rasé à zéro : plus de murs du tout.

            À l’extrémité nord du village, le grand palais du sheikh juif, le seul avec des soubassements en pierre, est en train de s’écrouler…

            En dehors du commerce, les Juifs d’Illigh travaillaient le cuir, étaient spécialistes des bâts et des harnachements comme partout ailleurs, ne travaillaient ni l’or ni l’argent, mais pierres diverses utilisées dans la fabrication des bijoux.

            Ils étaient responsables de l’activité commerciale et donc à la source de la richesse du souverain, et à ce titre rigoureusement protégés, dans le village et sur toutes les routes caravanières.

 

AKKA : Un « marabout » juif.

            Il y avait 30% de Juifs dans le ksar de Tagadirt, proche d’Akka. Le mellah est inséré dans le ksar, totalement entouré de maisons de musulmans. Si j’ai bien interprété ce qu’il en reste, il comprenait une seule rue, cette rue était fermée par une porte, que l’on devait fermer la nuit, et se terminait en cul-de sac à l’autre bout. La plupart des maisons sont encore debout, quelques-unes sont écroulées en partie, dont la synagogue / école hébraïque.

            L’architecture ne diffère en rien des maisons berbères : porte avec les mêmes serrures, fenêtres à arc outrepassé pour les belles maisons. Il y a en effet une grande différence entre la plupart des maisons qui sont ordinaires, et quelques très belles maisons avec patio intérieur et fenêtres à ornements.

            On se sert des maisons du mellah comme étable, remises, mais en général on n’y habite pas. Il me semble qu’une seule est habitée par une femme et son frère, très pauvres. Elle appartenait à un Juif nommé Youssouf, m’a-t-elle dit…

            Le cimetière juif est à 100m environ du ksar, entouré d’un mur neuf. À environ 1 km, il y a la source qui permet d’irriguer la palmeraie. Là se trouvent les tombeaux des « marabouts », l’un musulman et l’autre juif, tous deux construits dans un lieu sacré - la source, du temps des Berbères animistes. Ils sont construits sur les premiers contreforts, hors palmeraie. Il y a une centaine de mètres entre le mausolée du chérif et celui du « saint juif ». Les deux sont des lieux de pèlerinage. Le mausolée du saint juif a été pillé, bien que la dalle soit en béton armé, « pour trouver des bijoux et des dents en or », d’après ce qu’on m’a dit... Il est entouré de tombes, qui semblent intactes, simplement marquées d’un cercle de pierres.

 

MISSOUR : Les Juifs d’Espagne.

            Marciano, Toledano… on trouve ici les mêmes noms juifs que dans les villes comme Meknès et Fès, venus d’Espagne, et sans doute, pour la plupart d’entre eux, en 1492.

            En ville nouvelle, le cimetière est cossu, avec de belles pierres tombales. La rue commerçante principale était « la rue des Juifs ». Il semble que la plupart des maisons et commerces aient été occupés par des Juifs jusqu’aux années 60, ainsi que quelques échoppes au marché. Étonnamment, les boucheries juives étaient aussi fréquentées par les musulmans, « mais les juifs savaient qu’il fallait dire ‘bismillah’ avant de tuer » nous dit-on !! Un immeuble a été construit à la place de la synagogue.

            Nous avons visité la maison de Marciano, occupée par un Marocain. Il nous fait remarquer un crochet au plafond où on fixait une corde à laquelle les femmes s’accrochaient pendant l’accouchement…

            À Missour comme dans toutes les villes, les cafés et les épiceries tenus par des Juifs vendaient de l’alcool, activité interdite aux musulmans. Le café de Marciano est bien conservé.

 

 

ESSAOUIRA : Un grand mellah misérable.

 

Extrait des carnets du Docteur Serre (voir dans le même menu la page « LE DOCTEUR BOUVERET »), texte inédit :

 

La population de Mogador se composait pour partie de musulmans et pour partie d’israélites. Le plus grand nombre de ces derniers vivait misérablement dans le mellah.

 

À l’hôpital, ce n’était chaque jour qu’une succession d’enfants israélites couverts d’impétigo, de furoncles, de pustules, de teigne, de conjonctivites, et cela traînait indéfiniment. Plus on en soignait, plus il y en avait. Toujours vêtus de vêtements crasseux que bien souvent ils se passaient de l’un à l’autre – comment empêcher la contagion ?

 

Lorsqu’on avait vu le mellah, on comprenait que toute lutte était vaine. Quel quartier sinistre et sordide, aux rues tellement étroites et irrégulières qu’à peine si la lumière du jour, arrêtée encore par les vêtements suspendus aux fenêtres, y pénétrait ! On a du mal à se représenter pareil entassement ! Ces venelles grouillantes de mouches suaient la saleté et la promiscuité, répandant une odeur de lieux d’aisance. Mais le comble était le bain. Dans une sorte de hangar obscur, dont le plafond était soutenu par quatre piliers carrés, on distinguait une eau noire et croupissante, et l’odeur d’urine était tellement forte qu’on se demandait si c’était bien de l’eau qu’on voyait là. Or, les Juifs se baignaient dedans ! Quelle faculté de résistance fallait-il que ce peuple ait acquis au cours des âges, pour braver ainsi, presque impunément, les règles élémentaires de l’hygiène !

 

Certains Israélites, plus à l’aise, avaient essaimé en dehors du mellah, construisant des maisons de plusieurs étages, sans beaucoup plus d’air ni de lumière, puisqu’ils s’éclairaient et s’aéraient tous sur une minuscule cour intérieure. Enfin, un très petit nombre, enrichi par des spéculations fructueuses, se targuant souvent d’une citoyenneté étrangère et de hautes relations, étalait un luxe ostentatoire, souvent assorti d’une arrogance déplacée. Mais, loin d’abandonner leurs coreligionnaires défavorisés, grâce à l’Alliance Israélite, ils les secouraient et mettaient tout en œuvre pour les instruire, les éduquer et les décrasser.

 

Pris entre les Juifs et les Musulmans qui se jalousaient et se méprisaient, voulant, à tout prix, maintenir entre eux la balance égale, le docteur Bouveret avait dû déployer des trésors de diplomatie ; mais en cet art, c’était un maître. Il n’était ni pro-musulman, ni pro-israélite, simplement leur médecin, celui en qui les uns et les autres avaient mis leur confiance, et qu’ils prenaient parfois pour arbitre. Peut-être flattait-il un peu plus les riches israélites, mais c’était eux qui, le cas échéant, comblaient le déficit de l’hôpital, et qui avaient, en partie, payé sa construction.

 

Comme ils avait les prendre par leur point faible ! Lors de la construction du quartier israélite de l’hôpital, une fois les salles du rez-de-chaussée achevées, il fallut trouver des fonds pour bâtir les chambres prévues au premier étage. Une fête avec tombola n’ayant pas rapporté de ressources suffisantes, le patron annonça que chaque chambre porterait le nom d’un donateur, et les chèques affluèrent. C’est pour cela que nous passions de la chambre David Ohayon à la chambre Elmaleh ou à la chambre Abitbol. Il y en avait neuf.

 

Cet hôpital, incrusté dans la ville, paraissait bien modeste, vu de la rue dont le séparait un portail bleu vif, « bleu juif » disait notre infirmière-major. Mais, franchie une petite cour gazonnée et le pavillon réservé aux Européens, vous débouchiez dans un labyrinthe, une succession de cours entourées de bâtiments à un étage, qui formaient autant de quartiers. Il y avait celui des Juifs, celui des Musulmans, celui des Musulmanes, de quoi se perdre… Et si les services techniques et certains services généraux étaient communs, la cuisine des Israélites restait distincte de celles des Musulmans, chacun ne mangeant que des aliments préparés selon ses rites.

 

Le quartier des Israélites comprenait une synagogue ; ainsi, ces derniers pouvaient-ils de leur lit entendre psalmodier la torah, et certains samedis, les prières étaient assourdissantes. Pour maintenir la balance égale, le patron avait fait aménager au-dessus des salles des musulmans une ravissante petite mosquée, coiffée d’un plafond tellement féérique que sa seule contemplation devait vous rapprocher du ciel ! Tout en cèdre sculpté et peint, étincelant de reflets d’or et de couleurs passées, il s’arrondissait en dôme dans un enchevêtrement d’entrelacs, de rinceaux, de nids d’abeille, et de petites grottes d’où descendaient des stalactites d’or, d’azur et de vermillon. Un magicien était-il passé par là ? Non, le Dr Bouveret avait « volé » le plafond d’un ancien palais du sultan, qui était en train de s'ensabler aux limites de la ville…

 

 

 

IFRANE : cimetière juif 
 < 
 >