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PARIS 2015

PARIS 2015

 

Mardi 29/12/2015

            * Fragonard au Luxembourg. J’étais sorti du MET enthousiasmé par Frago. Beaucoup moins de cette expo, où l’on voit surtout l’élève de Boucher. En fait, tous ses meilleurs tableaux sont là-bas !

            * L’île des esclaves de Marivaux au Théâtre du Nord-Est. Petite pièce dans petit théâtre, petits acteurs, il reste le texte, c’est déjà pas mal... Son esprit et celui de Frago se marient à merveille, et les acteurs, intentionnellement ou non, ont reproduit certains tableaux, avec envol de jupons troublants, c’était bien.

            La mauvaise nouvelle est que je suis sans doute définitivement infirme, la douleur au genou n’étant pas amoindrie, au contraire, suite à l’opération de la hanche… Séjour à alléger dans les déplacements, des expos vont sauter, ce sera surtout théâtre, et chaise roulante à l’horizon.

 

Mercredi 30

Excellente journée…

- Le train pour Paris a été bloqué pendant une demi-heure.

- Arrivés à la Halle St Pierre, on nous a dit que le musée ne fermait pas à 19h comme indiqué sur le site internet, mais à 18h. Il faudra revenir.

- Le pass navigo de Mll ne fonctionne plus. On passe ensemble bien collés dans les tourniquets, sous les yeux complices des djeuns. Aux guichets du métro, on nous dit que le pass a été délivré par la SNCF, et que c’est eux qui doivent régler ce problème.

- À la SNCF, impossible de régler le problème : nous devons payer un autre pass, et déposer une réclamation. On sait quel sort les administrations réservent aux réclamations… On continuera à passer bien collés.

- Repas (indien mais) correct au Madras Café, dosas, idlys etc. Mets épicés. En sortant, Maloulou a eu une parole mystérieuse, dont je cherche encore à pénétrer le sens caché : « Le passage à la douane risque d’être problématique… ».
- Après le resto (comme sans visite au musée nous avions mangé tôt) il fallait attendre plus de deux heures pour le théâtre… Tant pis pour Beckett. Un peu las, nous sommes rentrés pour visionner le 5° épisode du Maître et Marguerite - une série russe c’est du dernier snob... Option intéressante : pendant le Bal de Satan, soit un épisode et demi, soit une heure et demi, toutes les femmes sont nues. Seins non refaits, courbes parfaites, très intéressant… Une merveilleuse Marguerite volant, à cheval sur un manche à balai, mmmm… Et une série qui donne vraiment envie de réfléchir et de résoudre quelques interrogations, comme le livre d’ailleurs, qui est absolument respecté.

 

Jeudi 31

            Soirée théâtre rigolo pour conjurer une année merdique à bien des égards… Les faux british au Théâtre Tristan Bernard (chez les riches). L’argument est : des amateurs montent une pièce de théâtre. Le niveau était celui des pièces qu’on montait au lycée. On a eu très peur pendant toute la première moitié du spectacle, basé sur des blagues et des quiproquos de potaches, et on se posait des questions parce que la majorité des spectateurs riaient aux larmes, dont la voisine d’Arlette qui a véritablement hurlé de rire pendant une demi-heure, devenant la véritable attraction de la salle. Puis c’est devenu totalement déjanté, avec des dialogues un peu plus fins (la voisine d’Arlette a totalement arrêté de rire) et du comique de machinerie, avec des éléments du décor qui se cassaient la gueule, puis tout le décor lui-même, on a bien ri. Mais bon. Un verre de champagne promis (et payé) dont il n’a nullement été question, les Parisiens ont des mœurs bizarres...

            RER bloqué pendant une heure par colis suspect dans une gare. Nous nous sommes souhaité le nouvel an dans une rame totalement vide entre Nanterre-Préfecture et Houilles-Carrières sur Seine. Nous avons vu le lendemain que certains avaient fait ça sur la plage de Copacabana, à Broadway, sur la Place Rouge… c’est d’un commun…

            Nous nous sommes quand même partagé quelques huitres et un homard en rentrant, dans un de ces petits tête-à-tête que nous aimons bien.

 

Vendredi 1

            Roméo et Juliette à 14h à la Comédie Française. Nous y sommes allés peu rassurés, ayant lu une critique très négative : pas de costumes, pas de décor, on confond les clans, on n’entend pas les acteurs, et… pas de balcon ! Autant jouer Scapin sans le sac… Pièce ramenée aux années 40, les photos montraient des costumes très neutres de Christian Lacroix, je craignais que le metteur en scène ait dénaturé la pièce, genre zozo qui se croit plus important que Shakespeare, ce qui me met en fureur (Cyrano par Jérôme Savary, Labiche par Barberio Corsetti dans cette même Comédie Française…). Et puis non. Eric Ruf a eu d’excellentes idées : ambiance italienne avec musique et chansons de noces mafieuses (Arlette était aux anges), un petit bout de Juliette (Suliane Brahim) vive, gaie et mutine (même à la Comédie Française les actrices montrent leurs seins sur scène maintenant, ça devient une règle générale du théâtre…), un peu de foutraque à l’italienne, magnifique décor de tours à roulettes, et le coup de génie : ce balcon remplacé par une corniche, qui ajoute au danger sentimental et familial de la petite un danger physique, scène très émouvante et je crois bien qu’une petite larme… Bonheur du texte… Et ce Ruf-là a réussi un Romeo et Juliette sans mélo ! Et Frère Jean joué par un grand Noir qui roulait les yeux comme dans un film hollywoodien des années 30…  Avec enfin, un peu de grand guignol dans le sépulcre à la fin, Shakespeare quoi – dans cette fin qui illustre clairement que la fatalité n’est pas dans l’amour mais bien dans le hasard. Ils allaient réussir magnifiquement leur coup mais… juste un contretemps.

 

Samedi 2

            Pour la première fois depuis quatre ou cinq ans, nous sortons déçus de la Halle St Pierre. On nous a volé nos fous, on nous a volé l’art brut. Presque tous les exposants sont des artistes diplômés qui exécutent des œuvres à la technique parfaite, juste un peu bizarres, dans le style surréaliste qu’ils sont loin d’avoir inventé, avec des variantes, surréalisme naïf, surréalisme pop, surréalisme porno… On veut des Henry Darger. Rendez-nous nos fous, qu’on puisse regarder en voyeurs, comme on regarde toute œuvre d’art, d’autant plus, évidemment, que l’artiste y dévoile son âme et ses obsessions.

            Comme par exemple, August Strinberg, Père, à la Comédie Française. D’après sa biographie, l’auteur, trois fois divorcé et névrosé pas mal, sur le cas duquel se sont penchés psychiatres et psychanalystes après sa mort - comme pour Pessoa, avec les diagnostics classiques de l’engeance psy : homosexualité refoulée, père castrateur, mère sublimée, etc... - s’est sans doute puissamment inspiré de sa vie matrimoniale. « Père » illustre une lutte à mort dans le couple, lutte de pouvoir, lutte psychologique, sur fond de paternité problématique, entre autres. L’homme est faible, c’est un éternel enfant. La femme veut bien être une maman, à condition que l’homme abdique toute virilité. Sinon c’est la guerre. La femme ne recule devant rien, jusqu’au coup de massue : « Ta fille n’est peut-être pas de toi ». Battu à plate couture, le mari devient fou et criminel, et dans le dénouement, Strinberg colle à son personnage une camisole de force, et un infarctus mortel pour faire bon poids. Olé. Laissant le spectateur aux prises avec une énigme brûlante : en fait, ces deux-là s’aimaient. Évidemment. Mais Montaigne a bien dit qu’un bon mariage se dressait d’une femme aveugle et d’un mari sourd, non ?

 

Dimanche 3

            La maison de Bernarda Alba de Lorca, que j’avais un peu étudié en propédeutique, voici à peine 50 ans… Encore un huis-clos, mais de femmes. Bernarda veut que ses cinq filles prennent le deuil de leur père et les enferme pour huit ans, selon la coutume de l’Espagne d’il n’y a pas si longtemps... Refrain : Qu’est-ce qu’on aura pu les faire chier, les femmes, dans l’histoire de l’humanité… Mais Pepe le Romano rôde sous les fenêtres, et trois des filles veulent absolument s’accrocher à son poitrail. Chaleur de l’Espagne et des corps. Le désir féminin. Ça me fait rire depuis assez longtemps quand on dit que les hommes pensent avec leur bite… Il va y avoir un mort – une morte. Dernier mot de la pièce, la mère donne la version que la famille devra imposer au village : elle est morte vierge. C’est le plus important. Et il faudra attendre encore 40 ans la mort de Franco… et la movida !