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BERNANOS / LES GRANDS CIMETIÈRES SOUS LA LUNE

BERNANOS, Les grands cimetières sous la lune.

 

La guerre civile espagnole vue par Georges Bernanos, chrétien et royaliste, qui dénoncera les exactions des nationalistes à Majorque. Il est intéressant de rapprocher les engrenages qui ont mené à la guerre civile espagnole à ceux qui se mettent en place en France et dans le monde (ci-dessous, plutôt dans le premier groupement de citations).

 

Tous ces gens-là ne se rassemblent que pour mettre en commun les quelques raisons qu’ils possèdent de se juger meilleurs que les autres. Dès lors, qu’importe la cause qu’ils prétendent servir ?

 

Vous n’aurez pas raison des imbéciles par le fer et par le feu. (…) Ils n’ont inventé ni le fer, ni le feu, ni les gaz, mais ils utilisent parfaitement ce qui les dispense du seul effort dont ils sont réellement incapables, celui de penser par eux-mêmes. Ils aimeront mieux tuer que penser.

 

Il y a dans tout homme une énorme capacité de résignation. L’homme est naturellement résigné. (…) Elle (cette résignation) concentre en lui des poisons qui le rendent disponible le moment venu pour toute sorte de violence. (…) La colère des imbéciles remplit le monde.

 

Leur excuse (celle de classe politique dominante) est celle-ci : le sens social leur manque. (…) Vous ne ferez rien de durable pour le bonheur des hommes parce que vous n’avez aucune idée de leur malheur.

 

Il est certain que chez la plupart de nos contemporains la distinction du possédant et du non-possédant finit par tenir lieu de toutes les autres. (…) La gueule sanglante qui s’ouvre à l’horizon les mettra d’accord en les dévorant tous ensemble.

 

La peur, la vraie peur est un délire furieux. De toutes les folies dont nous sommes capables, elle est assurément la plus cruelle. Rien n’égale son élan, rien ne peut soutenir son choc. La colère qui lui ressemble n’est qu’un état passager, une brusque dissipation des forces de l’âme. De plus, elle est aveugle. La peur, au contraire (…) forme, avec la haine, un des composés psychologiques les plus stables qui soient.

 

C’est une grande duperie de croire que l’homme moyen n’est susceptible que de passions moyennes. Le plus souvent, il ne paraît moyen que parce qu’il s’accorde docilement à l’opinion moyenne (…).  La simple lecture des journaux prouve que l’opinion moyenne est le luxe des périodes prospères de l’histoire, qu’elle cède aujourd’hui de toutes parts face au tragique quotidien.

 

Il est absolument certain qu’il (le général Franco) n’aurait pas trouvé vingt-cinq espagnols pour le suivre s’il avait commis l’imprudence de laisser entendre que le pronunciamento, présenté par lui comme une simple opération de police, durerait plus de trois semaines.

 

Une guerre civile est voulue par un petit nombre, mais elle est d’abord la résolution d’un complexe psychologique : « Finissons-en une fois pour toutes ! » L’adversaire n’est pas un homme à réduire, mais à supprimer, la société s’avouant décidément incapable de le faire rentrer dans ses cadres. C’est un hors-la-loi, la loi ne le protège plus. Il n’a plus rien à attendre que de la pitié. (…) Il n’y a pas de pitié en guerre civile, il n’y a pas non plus de justice. (…) J’ai vu (à Majorque) un petit peuple chrétien, de tradition pacifique, d’une extrême et presque excessive sociabilité, s’endurcir tout à coup, j’ai vu se durcir ces visages, et jusqu’aux visages des enfants. Il est donc inutile de prétendre garder le contrôle de certaines passions lorsqu’elles se sont une fois déchaînées.

 

J’ai vécu en Espagne la période pré-révolutionnaire. Je l’ai vécue avec une poignée de jeunes phalangistes, pleins d’honneur et de courage (…) qu’animait, ainsi que leur noble chef, un violent sentiment de justice sociale (note : ils étaient royalistes, méprisaient l’armée républicaine et se méfiaient du clergé). (…) On n’en comptait pas cinq-cents à Majorque, la veille du pronunciamento. Deux mois après, ils étaient quinze mille, grâce à un recrutement éhonté, organisé par les militaires intéressés à détruire le Parti et sa discipline. (…) La phalange était devenue la police auxiliaire de l’armée, systématiquement chargée des basses besognes, en attendant que ses chefs fussent exécutés ou emprisonnés par la dictature. (…) Du jour au lendemain, ou presque, chacun de ces villages a eu son comité d’épuration, un tribunal secret, bénévole, généralement composé ainsi : le bourgeois propriétaire, ou son régisseur, le sacristain, le curé, la bonne du curé, quelques paysans bien-pensants et leurs épouses, et enfin les jeunes gens hâtivement recrutés par la nouvelle phalange, trop souvent convertis d’hier, impatients de donner des gages, ivres de l’épouvante qu’inspirent tout à coup, à de pauvres diables, la chemise bleue et le bonnet à pompons rouges. (Mgr l’évêque de Majorque) : «  Nous avons eu la preuve que l’année dernière, quatorze pour cent seulement des Majorquins avaient fait leurs Pâques. Une situation aussi grave justifie des mesures exceptionnelles. » (À Majorque), après sept mois de guerre civile, on comptait trois mille assassinats (chiffre fournis par un des chefs de la répression, l’évaluation populaire est bien supérieure). Ils (les habitants) ne se révoltaient plus. (…) La sensibilité restait engourdie, frappée de stupeur. Un égal fatalisme réconciliait dans le même hébètement les victimes et les bourreaux. Oui, la guerre civile ne m’a fait vraiment peur que le jour où je me suis aperçu que j’en respirais, presque à mon insu, sans haut-le-cœur, l’air fade et sanglant. Que Dieu ait pitié des hommes !

 

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Il ne s’agit pas d’enrichir le pauvre, il s’agit de l’honorer, ou plutôt de lui rendre l’honneur. (…) Il est dangereux de laisser s’avilir les faibles, la pourriture des faibles est un poison pour les forts.

 

La dernière chose dont l’homme soit capable est d’être bête ou méchant tout seul - condition mystérieuse réservée sans doute au damné.

 

La vie moderne ne transporte pas seulement des imbéciles d’un lieu à l’autre, elle les brasse avec une sorte de fureur. (…) La colère des imbéciles remplit le monde. Vos trains rapides, vos automobiles, vos avions les transportent avec la rapidité de l’éclair.

 

On n’a pas raison de l’Injustice, on ne lui fait pas plier les reins. Tous ceux qui l’ont essayé sont tombés dans une injustice plus grande, ou sont morts désespérés.

 

Les immenses efforts des démocraties ont réussi ce coup prodigieux, ce coup unique : (elles ont) détruit la sécurité des médiocres. (…) Votre société ne mourra pas autrement. Vous discuterez encore des « pourquoi » et des « comment » et déjà les artères ne battront plus. L’image me semble juste, car la réforme des institutions vient trop tard lorsque la déception des peuples est devenue irréparable, lorsque le cœur des peuples est brisé.

 

L’homme de ce temps a le cœur dur (on pense aux absences de réactions devant les souffrances dans certaines parties du monde, ou parfois dans nos rues) et la tripe sensible (on pense aux réactions devant une photo, devant le malheur des animaux). Comme après le déluge, la terre appartiendra peut-être demain aux monstres mous.

 

La politesse n’exprime plus un état d’âme, une conception de la vie. Elle tend à devenir un ensemble de rites (…) la succession, dans un certain order, de grimaces, de hochements de tête, gloussements variés, sourires standard – réservés à une catégorie de citoyens dressés à la même gymnastique.

 

Depuis des siècles nous (les Espagnols) pensons qu’il vaut mieux être en règle avec sa foi qu’avec sa conscience 

 

Le Monde a besoin d’honneur. C’est d’honneur que manque le Monde. Le Monde a perdu l’estime de soi. (…). L’honneur est un absolu. Qu’a-t-il de commun avec les docteurs du relatif ?

 

Ce n’est pas l’usage de la force qui me paraît condamnable, mais sa mystique ; la religion de la force mise au service de l’état totalitaire (…), considérée, non comme un moyen, mais comme une fin.

 

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N’en déplaise aux imbéciles, la France ne sera méprisée dans le Monde que lorsqu’elle aura finalement perdu l’estime d’elle-même.

 

N’appelons-nous pas du même mot d’amour le désir qui rapproche les mains tremblantes de deux jeunes amants et ce gouffre noir où Phèdre tombe, les bras en croix, avec un cri de louve ?